Dossiers - Romantique

Léo Delibes Lakmé

Léo Delibes
Lakmé de Léo Delibes sera donné dans une mise en scène de Lilo Baur, créée à l’Opéra de Lausanne et reprise à Saint-Etienne. A l’Opéra Comique, l’Orchestre Les Siècles officiera sous la direction de François-Xavier Roth.
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La notoriété du chef-d’œuvre de Léo Delibes se résume tout entier, aux oreilles des mélomanes, à un air (celui « des clochettes ») et, surtout, un duo (celui « des fleurs »), que d’aucuns toisent avec une affection leur interdisant toute aspiration à une quelconque profondeur musicale. Si les préoccupations esthétiques de Delibes paraissent éloignées de nos oreilles contemporaines, la partition mérite toutefois bien mieux qu’une bienveillance condescendante.

Sans doute Lakmé est-elle victime du parcours si singulier de son père. Musicien incontestablement talentueux, Clément Philibert Léo Delibes (1836-1891) ne fut pas un étudiant valeureux : son passage au Conservatoire de Paris ne laissa guère de souvenirs durables, malgré les efforts de son mentor Adolphe Adam, le jeune compositeur ne concourant pas même au Prix de Rome, passage obligé pour tout aspirant à une reconnaissance « académique ». Académique, Delibes ne prétendit guère l’être et ce fut dans le feu de l’action, ou plutôt sous les feux de la rampe, qu’il construisit un métier résolument tourné vers la scène. Sa grande passion fut bel et bien le théâtre, qu’il aborda très vite d’abord grâce à son maître Adam (ce dernier le fit engager comme accompagnateur au Théâtre-Lyrique), puis sous la double égide d’Hervé et surtout d’Offenbach, les dieux de l’opérette qui se livraient alors une concurrence effrénée et ne pouvaient manquer de remarquer un jeune musicien si doué. Offenbach emporta le morceau et les délicieuses opérettes que Delibes offrit aux Bouffes-Parisiens à partir de 1856 attirèrent l’oreille des observateurs sur une inventivité inépuisable.


Les premiers lauriers officiels vinrent toutefois de l’Opéra de Paris (où Delibes devint chef de chœur en 1864) et d’une autre scène, chorégraphique celle-là : dès 1866, la musique du ballet La Source, composée conjointement avec Léon Minkus, et trois ans plus tard, en 1870, celle de Coppélia installèrent Delibes dans l’aréopage des figures en vue. Avec Coppélia s’imposait une science orchestrale ne souffrant plus aucune discussion. Sur les pointes ailées de la petite poupée, Delibes composa pour la Salle Favart son premier et allègre opéra comique, Le roi l’a dit, en 1873, abordant enfin le répertoire « sérieux » avec Jean de Nivelle en 1880 et, enfin, cette Lakmé dont la création (on déploya des moyens colossaux pour en assurer le succès) le 14 avril 1883 consolida définitivement sa gloire, avec l’un des triomphes les plus phénoménaux de l’histoire de l’Opéra Comique – en mai 1931 on en fêta la millième représentation.

 

Dans l’Inde du XIXe siècle dominée par les Anglais, la jeune Lakmé, fille du brahmane Nilakantha, s’éprend d’un officier britannique, Gérald, au grand dam naturellement de son père. Pour identifier le coupable, Nilakantha oblige Lakmé à chanter en public (c’est ici qu’intervient l’Air des Clochettes), piégeant ainsi Gérald qui ne peut s’empêcher d’exprimer son émoi. Le brahmane le poignarde mais Lakmé parvient à soustraire le blessé à la vindicte paternelle et à le dissimuler. Quand, toutefois, elle comprend que Gérald va regagner les rangs de l’armée britannique au terme de sa convalescence, elle s’empoisonne et empoisonne son amant.

Une Inde rêvée dans un orientalisme triomphant

L’Inde rêvée prend tout son sens replacée dans le contexte de l’orientalisme triomphant des dernières décennies du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle, une époque où la France était pleinement engagée dans la constitution de son Empire colonial. Il s’agit d’un Orient au sens large du terme, qui englobe d’un même geste poétique l’Égypte, l’Asie centrale ou l’Extrême-Orient, voire l’Andalousie, Orient auquel on attribue les sortilèges les plus sulfureux et mystérieux, d’une nonchalance langoureuse pouvant s’assombrir d’une cruauté soudaine. Cet ailleurs idéalisé se retrouvait pleinement dans les livres de Pierre Loti (1850-1923), écrivain mais surtout marin, qui insuffla dans ses textes ses souvenirs de voyage, jusqu’à un Madame Chrysanthème (1887) dont Puccini allait tirer bon parti.


Le livret de Lakmé, signé par Edmond Gondinet et Philippe Gille, regardait d’assez loin le roman autobiographique de Loti intitulé Le Mariage de Loti (1880), dans lequel le romancier évoquait sa liaison avec la Tahitienne Rarahu (qu’il finit par abandonner) et dans lequel Loti prenait l’identité d’un officier anglais sous le pseudonyme de Harry Grant. Delibes ne pouvait ignorer les antécédents fameux dont le plus évident était assurément Les Pêcheurs de perles de Bizet (1863) dont l’action se déroulait sur l’île de Ceylan. Il y fit toutefois face avec une fraîcheur qui, cent-cinquante ans plus tard, n’a rien perdu de son pouvoir de séduction. La veine mélodique certes est souveraine (dans les airs cités plus haut, mais aussi l’air de Gérald, Prendre le dessin d’un bijou dans l’Acte I, ou celui de Nilakantha dont la cruelle rigidité s’adoucit sensiblement dans Lakmé, ton doux regard se voile dans l’Acte II). L’art orchestral et harmonique est à peine moins magistral, comme le démontrent les parfums grisants du Duo des Fleurs ou le grand prélude qui introduit le duo de Lakmé et de Gérald (Lakmé, Lakmé, c’est toi dans l’Acte II).


Déjà, dans Coppélia, l’onirisme, voire le fantastique, du livret donnait à Delibes le prétexte à des couleurs orchestrales fort exotiques : il ne fallait pas grand chose pour que le compositeur versât franchement dans l’orientalisme, qu’il injecta cependant en doses judicieuses, entièrement au service d’un lyrisme qui demeure l’élément principal de la partition, même si la juxtaposition des sonorités occidentales et celles supposées autochtones prend fréquemment un relief saisissant.

Toutes les sopranos se sont emparées de l’Air des Clochettes

Néanmoins, Lakmé est avant tout un opéra taillé à la mesure d’une interprète, la soprano américaine Marie van Zandt, protégée de Léon Carvalho, le tout-puissant directeur de l’Opéra Comique, créatrice trois ans auparavant du rôle de Mignon dans l’opéra d’Ambroise Thomas. De Lily Pons ou Mado Robin à Natalie Dessay, en passant par Mady Mesplé et sans oublier Joan Sutherland, toutes les sopranos pouvant en assumer les aigus se sont emparées de l’Air des Clochettes, s’abandonnant dans les voluptés du Duo des Fleurs pour peu qu’une mezzo « star » acceptât de les rejoindre. Avant d’être virtuose, le rôle s’inscrit avant tout dans la veine de ces petites femmes abandonnées dont Puccini livra l’exemple le plus célèbre avec Cio Cio San de Madama Butterfly d’après Loti. Le destin de Lakmé ne cesse, quinze décennies plus tard, de nous émouvoir.

Yutha Tep

Repères

  • 1836

    Naissance le 21 février à Saint-Germain-du-Val (actuelle La Flèche dans la Sarthe)
  • 1847

    entre au Conservatoire de Paris et y obtient son diplôme de solfège en 1850
  • 1853

    devient accompagnateur au Théâtre-Lyrique grâce à son maître, Adolphe Adam
  • 1856

    compose sa première opérette Deux sous de charbon pour les Folies-Nouvelles, puis fait son entrée aux Bouffes-Parisiens avec Les Deux Vieilles Gardes
  • 1864

    devient chef de choeur à l’Opéra de Paris
  • 1866

    ballet La Source pour l’Opéra de Paris
  • 1870

    ballet Coppélia pour l’Opéra de Paris
  • 1871

    démissionne de son poste de chef de choeur à l’Opéra ; épouse Estelle Denain
  • 1873

    fait son entrée à l’Opéra Comique avec Le Roi l’a dit
  • 1876

    ballet Sylvia pour l’Opéra de Paris
  • 1880

    premier ouvrage « sérieux » avec Jean de Nivelle pour l’Opéra Comique
  • 1881

    nommé professeur de composition au Conservatoire de Paris
  • 1883

    Lakmé pour l’Opéra Comique
  • 1884

    entre à l’Académie des Beaux-Arts
  • 1891

    meurt le 16 janvier à Paris à l’âge de 54 ans ; il est enterré au Cimetière de Montmartre