Dossiers - Romantique

Gustav Mahler Le Cor merveilleux

Gustav Mahler
La gloire de Gustav Mahler repose plus sur ses spectaculaires et colossales symphonies que sur son œuvre vocale. Il a pourtant laissé de remarquables cycles de lieder, au nombre desquels le célèbre Lied von der Erde qui réalise une synthèse entre la symphonie et le lied.
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Sons de la nature, anciennes légendes ou souvenirs guerriers placent les lieder du Wunderhorn sous le signe du romantisme allemand le plus authentique. Leur pittoresque évocateur et leur ton direct et simple en font une œuvre particulièrement accessible et séduisante.

L'œuvre de Mahler se répartit presqu’entièrement entre deux formes à première vue antithétiques : d’un côté, le lied, forme héritée du Romantisme, avec sa structure simple et concise, ses liens avec la poésie et le chant populaire et ses rapports étroits avec la vie quotidienne, à l’autre extrémité la symphonie, forme vaste et complexe, cadre idéal pour recueillir méditations, états d’âmes ou même spéculations abstraites d’ordre métaphysique. Rien ne résume mieux l’espace séparant ces deux genres que le contraste entre l’innocence et la spontanéité d’un Schubert, et la quête beethovénienne d’un idéal artistique élevé, essentiellement intellectuel, d’ordre apollinien. Mahler va suivre cette voie : avec lui, le lied s’amplifie, acquiert l’ampleur expressive et la dimension d’un mouvement de symphonie, et les différentes pièces constitutives d’un cycle de mélodies s’articulent et s’orientent suivant une structure cohérente, certains morceaux jouant le rôle d’un prélude, voire d’un allegro de sonate, d’autres s’apparentant à un scherzo, à un mouvement lent, une mélodie plus vaste jouant le rôle d’un finale et utilisant souvent un texte littéraire résumant la philosophie de l’ensemble. Parallèlement, il infléchit la symphonie dans le sens du lied : tout d’abord, elle emprunte à ce dernier sa tournure mélodique aisée et proche du chant populaire. Deuxièmement, la symphonie emprunte au lied son climat poétique et métaphysique. Elle en acquiert une dimension littéraire, et à cet égard, les symphonies de Mahler peuvent être regardées comme les héritières de la Symphonie fantastique de Berlioz. La jonction entre les deux genres s’opérera finalement dans Das Lied von der Erde (1908), génial monument orchestral et vocal d’une architecture inclassable, à la fois mélodie, symphonie et profession de foi philosophique. Composées pour la plupart entre 1892 et 1896, les mélodies orchestrales du Knaben Wunderhorn constituent une étape importante de cette évolution. En 1901, deux d’entre elles (Urlicht et Es sungen drei Engel) furent retirées de la collection et remplacées par deux autres pièces: Revelge (1899), et Der Tambourg’sell (1901). Ce cycle est étroitement lié aux Symphonies n° 2, 3 et 4, qui s’inspirent du même monde poétique et où l’on retrouve la matière musicale du Wunderhorn (scherzo de la n°2 et de la n°3, finale de la n°4). Le Cor merveilleux de l’enfant est un recueil de plus de 500 poésies et chants populaires publiés à partir de 1805 par Achim von Arnim (1781- 1831) et Clemens Brentano (1778- 1842). Leur univers est très proche de celui du Mahler des années 1890 : ces textes nous plongent d’emblée au cœur de l’Allemagne romantique telle que l’a si magnifiquement dépeinte Marcel Brion dans son maître ouvrage. Anciennes légendes médiévales, hauts faits de héros (Tannhäuser, Charles Quint, Chevalier de Saint-Georges), échos des misères et de la souffrance engendrées par les Guerres de Trente et de Sept ans (ces visions infernales suggèrent un rapprochement avec le Callot des Grandes misères de la guerre, et le scherzo de la Symphonie n° 1 ne porte-t-il pas en sous-titre : Fantaisie à la manière de Callot) contrastant avec de paradisiaques visions, rêves d’amour et souvenirs du monde magique de l’enfance tissent le réseau touffu et d’une exubérante profusion des mythes du romantisme germanique. Ces textes savent enclore en des scènes et des situations épigrammatiques tout le drame et le mystère de la condition humaine.

Un romantisme germanique et militaire

Une première édition des mélodies orchestrales (1899) s’intitulait Humoresques, et, de fait, ces pièces ont hérité des sautes d’humeur schumaniennes, juxtaposant un très tudesque style militaire à l’effusion lyrique ou à des accès d’humour burlesque (Schumann : Novelettes, Carnaval, Romances, etc.). Elles se répartissent en première approche entre ces trois catégories, mais avec un certain recouvrement. Revelge, Tamboug’sell, der Schildwache Nachtlied et Wo die schönen Trompeten blasen forment le groupe militaire : l’enfance du musicien avait été bercée par les sonneries émanant des casernes d’Iglau en Moravie, et plus tard elles résonnaient encore dans les rues d’une Vienne impériale friande de belles revues. Cependant, fanfares et marches apparaissent imbriquées avec des sections lyriques et ces pièces martiales interfèrent avec le groupe lyrique, qui comprend Verlorne Müh, Trost im Unglück, Das irdisches Leben et Lied des Verfolgten im Turm. Ici l’amour se réfracte aux travers d’un prisme tour-à-tour ironique, suave, plaintif ou tragique (parfois sous forme de dialogue entre l’homme et la femme). Ici perce le pessimisme foncier du musicien: l’amour n’est qu’une illusion qui ne survit que grâce à la séparation (par la guerre ou la mort) et la solitude est le lot irrémédiable de l’être humain. Le groupe humoristique, enfin (Wer hat dies Liedlein erdacht et Lob des hohen Verstandes), juxtapose la bonhomie à l’ironie caustique. Le caractère des textes est traduit par une harmonie à la fois colorée et relativement simple, diatonique et ayant volontiers recours à des archaïsmes « altväterisch ». L’écriture manifeste une tendance croissante vers une conception horizontale qui va de pair avec la sobriété de l’instrumentation – malgré des moyens orchestraux considérables. Cette économie cultive des alliages de timbres originaux mettant en valeur les ondes liquides de la harpe, le mystère de bois traités de manière linéaire, les surfaces ombrées des cordes divisées et en sourdine, la note magique du triangle. Revelge et der Tambourg’sell se distinguent par leur ampleur et l’importance qu’y prennent les passages purement orchestraux. Marches militaires épiques ou paroxystiques, plongées des cordes dans le grave : ces deux lieder, d’une intensité expressive sans égale, sont de véritables drames en miniature, dont les actes contrastés s’enchaînent avec la cohésion, la gradation et les transitions d’une véritable symphonie, anticipant ainsi sur Das Lied von der Erde et sur les scènes militaires de Berg (Trois pièces pour orchestre op.6 et Wozzeck).


Michel Fleury