Georges Aperghis la liberté renouvelée
Partager sur facebook
À 80 ans, le compositeur franco-grec est l’auteur de l’une des œuvres les plus importantes de notre temps, embrassant presque tous les genres et toutes les combinaisons sonores. Le Festival Présences 2026 de Radio France tente néanmoins d’illustrer cette diversité étourdissante. Rencontre avec le grand homme.
Comme pour tous les musiciens à la production aussi protéiforme et hors des sentiers battus, prendre un instantané s’avère bien sûr impossible. À la question de savoir qui est Georges Aperghis, le compositeur répond avec cette franchise souriante qui est son signe distinctif : « Je ne sais pas ». L’élaboration d’une programmation destinée au Festival Présences 2026 qui lui est consacré a dû s’avérer une mission presque impossible à laquelle l’illustre compositeur semble s’être toutefois prêté de bonne grâce pour parvenir à un portrait qui, à défaut d’être exhaustif, ouvre des fenêtres passionnantes sur son univers : « Pour moi il est intéressant de voir, dans un tel cadre, comment mes pièces se comportent les unes par rapport aux autres, par exemple entre celles pour quatuor à cordes et les pièces plus théâtrales, entre mes partitions pour orchestre et celles pour la voix. En outre, les pièces choisies ont été écrites de manière très étalée dans le temps. Comme j'ai tendance à ne pas regarder en arrière, parce que je n'en ai pas le temps, que j'ai envie d'avancer, c'est une façon de faire le point. »
Nulle boutade ici, mais un élément fondamental de son geste créateur : « J'oublie pour continuer à écrire, cela m'aide beaucoup d'oublier d'un jour sur l'autre, notamment parce qu’il est toujours intéressant de redécouvrir les choses quand on écrit. » Ne lui demandez pas un calendrier musical rigide : « J'essaie de ne pas tout programmer trop à l’avance. Mais j'ai mes obsessions qui me suivent toujours, des choses non résolues, ou des choses résolues mais à un petit pourcentage. Donc je profite des pièces qui viennent pour essayer de résoudre ces choses. Mais à part cela, je suis flexible face à tout ce que la vie me propose : les rencontres, les propositions, les demandes, les amitiés musicales qui se créent. »
La musique doit suggérer
Loin de s’isoler dans sa tour d’ivoire, le compositeur scrute le monde pour dénoncer les travers de nos sociétés à travers les qualités propres à la musique : « Je ne suis pas un chanteur pop : si j'étais Bob Dylan ou Bruce Springsteen, je pourrais parler directement à l’auditeur. Mais je pratique une musique qui met du temps à naître et je pense en effet que la musique doit suggérer. Cet aspect m'a toujours ému dans les grandes partitions qui m'ont frappé quand j'étais enfant. Prenez Fidelio de Beethoven, dont le livret est quand même très mince. Quand on écoute la musique, elle raconte exactement ce que le livret n'arrive pas à formuler, ça lui confère une dimension cosmique. Il me semble que là réside la force de la musique. Cela étant, il faut arriver à ce niveau, je me sens petit face à de tels sommets – comme on dit, je nage dans le petit bassin. »
Cette mise à distance volontaire n’empêche nullement Georges Aperghis de prendre position sur des sujets primordiaux. Ainsi, il signe en 2022 une pièce intitulée Migrants, créée au Festival Musica de Strasbourg : « C'est exactement la question que nous évoquons. J'ai lu beaucoup de témoignages, beaucoup de livres écrits, par exemple, par des journalistes formidables qui ont suivi les voyages incroyables de ces migrants. Le sujet était trop à vif, il m’a semblé presque indécent de faire de la musique ou faire de l'art avec ça, d’une certaine manière l'envelopper dans un papier cadeau pour l’offrir au public. J'ai mis du temps pour trouver. Et j’ai trouvé un roman très fort de Joseph Conrad qui s'appelle Au Cœur de Ténèbres. J'y ai puisé quelques phrases liées à la perception de l'autre, de l'étranger. Dans le flot de ma musique, il y a quelques îlots comme ça où on comprend les textes. Ça m'a permis de prendre de la distance pour parler d’un sujet qui, autrement, était trop affreux. C'est aussi le cas des témoignages très forts de femmes qui ont subi des violences, qu’il est important d’entendre parce que notre époque est un peu superficielle. On dit ça de toutes les époques mais quand même, la nôtre met beaucoup l’accent sur l'amusement – la mort n'existe pas, les maladies on s’en moque, etc. Je veux émouvoir les gens pour qu’ils se réveillent et qu'ils prennent conscience, mais sans leur dire quoi que ce soit, surtout sans leur faire la leçon, sans leur faire la morale. » Lui qui revendique la plus grande liberté artistique ne peut certes se résoudre à refuser aux autres cette même aspiration.
Le théâtre musical
Le nom de Georges Aperghis est indissolublement lié au genre – mais le mot est-il vraiment exact ? – du théâtre musical. Cependant, lui-même appréhende avec circonspection ce vocabulaire : « Je ne peux pas parler en général, je ne peux parler que de ce que j'ai fait, qui s’inscrit dans une ligne très particulière. Il y a toutes sortes de théâtre musical, la palette est large. Disons que ces dernières années, depuis 2000, avec Machinations, Luna Park, Thinking Things ou Avis de Tempête, le théâtre musical est pour moi une façon de raconter la vie qui nous entoure. Je choisis des sujets tels que les rapports entre l'homme et l'ordinateur, entre l'homme et les robots, ou la surveillance et l’impact qu’a le contrôle. Je tourne autour de ces thèmes en lisant beaucoup de choses sur l'actualité. Mais à la fin, mon spectacle ne dit pas aux gens que c'est dangereux ou qu’il faut faire ceci ou cela. Il s’agit plutôt d’une espèce d'état des lieux. De toute façon, je déteste convaincre les gens, même dans la vie. Si quelqu'un a un avis différent, c'est très bien comme cela. Je me dis : bon, il doit y avoir des raisons. De ce fait, je tente plutôt de suggérer les choses, et la musique peut y parvenir. »
Le théâtre musical constitue pour le compositeur une alternative au spectacle lyrique et à ses contraintes particulièrement lourdes : « Si l’on met tout sur la table, on ne sait pas vraiment ce qu'est l'opéra. L'opéra de Händel n'est pas celui de Mozart, et ne parlons pas de Verdi ou de Wagner. Donc, quand on dit opéra, c'est un peu large. Étymologiquement, opéra veut dire qu’il y a plusieurs œuvres en même temps. Dans une maison d’opéra, il y a la fosse d’orchestre, donc l'orchestre, les décors en dur, le chanteur qui se bagarre avec l'orchestre. J’ai arrêté cet exercice parce que je me suis dit que ça ne me ressemblait pas, que mon idée était complètement à l’opposé. Mon objectif n’est pas que toutes les composantes du spectacle s'accumulent pour raconter une seule histoire, mais que chacune retrouve sa liberté, sans hiérarchie : la vidéo devient ainsi aussi importante que le texte, la musique que le jeu de l'acteur sur la scène, les gestes, etc. Ce qui m’intéresse, c’est de recombiner tout cela autrement, afin de créer des polyphonies. Cette polyphonie, pour moi, est essentielle. Il peut s’agir d’une polyphonie visuelle, si vous voulez, ou la polyphonie de plusieurs histoires, un peu comme ce qu'on vit dans le temps présent. Quand on allume la radio ou la télévision, une multitude de choses entrent en collision. Dans ce domaine, Avis de tempête est peut-être ma pièce la plus représentative : parce qu’elle aborde un sujet assez vaste, énormément d'histoires coexistent dans une grande polyphonie qui se traduit bien sûr sur le plan musical. »
On est encore là !
Au Festival Présences 2026, les oreilles se concentreront sur l’un des axes majeurs de la créativité de Georges Aperghis ces dernières saisons, l’écriture orchestrale : « Là également, je suis un peu mes envies, ainsi que les demandes, sans plan prédéfini. C’est dans cette perspective que j'ai écrit ma série d'Études pour orchestre. Elles sont parfois très brèves, disons une minute et demie, ou deux minutes, et la plus longue dure tout de même un quart d'heure. Elles contiennent chacune une ou deux idées à traiter. Je souhaitais éviter, si vous voulez, la dramaturgie inhérente à l'orchestre. L'orchestre, à un moment donné, vous impose cette dramaturgie parce qu'on a tellement de clichés dans la tête, des choses qu'on a entendues, qu'on aime, et elles sont là, derrière le buisson, à vous observer quand vous écrivez ! »
L’humour a toujours revêtu, dans la musique de Georges Aperghis, une importance primordiale, au point de devenir le symbole d’un optimisme qui parcourt toute sa trajectoire : « Je suis convaincu qu’avec le rire, cela passe plus facilement, que les gens sont plus aptes à voir la gravité d’une situation quand elle est présentée de manière drôle, surtout à l’heure actuelle. Mon objectif est que les auditeurs sortent de la soirée avec plus d’énergie, et non pas de l’abattement. Il faut de l’énergie pour dire qu’après tout ce temps, après tout ce qui s’est passé, on est encore là ! Le découragement est un luxe qu’on ne peut pas se permettre de nos jours. » Joseph Haydn ou Wolfgang Amadeus Mozart ne l’auraient guère contredit.
Yutha Tep - publié le 03/02/26