Portraits d'artistes - Piano

Barry Douglas le pouvoir de l’imagination

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Médaille d’or en 1986 au Concours Tchaïkovski de Moscou, Barry Douglas occupe une place de premier plan dans la galaxie pianistique par l’étendue de son répertoire sans limite et l’immensité de son jeu profond et poétique toujours saisi par le sentiment irrépressible de l’urgence.

Fidèle à la Salle Gaveau où il se produit régulièrement en récital, Barry Douglas a choisi en ce mois de février de se confronter aux mille nuances de la nuit à travers des compositeurs qui, peu ou prou, ont toujours eu à cœur d’en rendre toute la portée psychologique. Brahmsien de tempérament (il vient d’ailleurs de terminer pour le label britannique Chandos une intégrale de sa musique pour piano), cet artiste bouleversant se meut avec le même bonheur dans le corpus schubertien : « Durant mes années d’apprentissage, j’ai pendant cinq ans rendu visite à Londres à l’immense pédagogue et pianiste Maria Curcio qui constitue toujours pour moi un exemple ; je lui suis redevable de la manière avec laquelle j’envisage la musique car cette amie de Benjamin Britten qui a connu Otto Klemperer et reçu l’enseignement d’Artur Schnabel avait une humanité chevillée au corps. Elle m’a appris à faire respirer la musique et envisager le piano comme un instrument à cordes sans jamais perdre de vue le sens du grand arc et sa dimension organique. Quand j’interprète Schubert ou Beethoven, ses conseils me demeurent encore en mémoire. »

Un programme d’une densité peu commune

En début de récital, Barry Douglas rend hommage à son compatriote John Field (1782-1837), précurseur de Chopin, qui a inauguré le genre du « nocturne » pour piano et créé un style annonciateur du romantisme : « Avant Liszt, il a mené une carrière européenne qui l’a conduit jusqu’à Saint-Pétersbourg où il a vécu, mais il est aussi passé par Paris vers 1830. Avec deux des Nocturnes en si bémol majeur et en mi mineur choisis parmi les quinze qu’il a composés, j’ai tenu à montrer toute son originalité. Ces deux pièces sont de véritables petits opéras qui ont aussi été influencés par le belcanto de Bellini. Les Nocturnes ont un caractère vocal qui me touche particulièrement. La Sonate en la mineur D. 845 de Schubert assure une transition naturelle avec les pages de Field, et je me suis rendu compte que toutes les œuvres du récital commencent en fait en do. Cette partition ne ressemble pas aux autres par sa complexité et son caractère symphonique. À ce moment-là Schubert vit une période plutôt heureuse et sa santé ne va pas trop mal. Son but est de se faire reconnaître au-delà d’un cercle d’intimes ; il dédie d’ailleurs cette Première Grande Sonate à l’archiduc Rodolphe, élève de Beethoven. Derrière l’apparence, la Sonate prend une allure plus dramatique, et le final se transforme en un mouvement perpétuel bondissant presque menaçant. Après l’entracte, je jouerai la Sonate Appassionata de Beethoven, elle aussi très dramatique qui demande une infinité de couleurs dans le mouvement lent avec ses variations à fleur de peau. » Pour conclure, retour à la musique russe dont Barry Douglas s’est aussi fait une spécialité, et la Sonate n° 7 « Stalingrad » de Serge Prokofiev, l’une des trois Sonates de guerre, constitue un véritable défi pour l’interprète : « Il faut alterner ici tension et détente, lyrisme et brutalité en particulier dans le final dont le tempo irrésistible doit être maintenu jusqu’au bout telle la Toccata de Schumann. Cette immense page écrite durant la Seconde Guerre mondiale a toujours valeur d’actualité. »

Une ouverture sur le monde

Né à Belfast en Ulster, Barry Douglas connaît toutes les vicissitudes de l’Histoire, et bien sûr au premier chef, celles de l’Irlande. Son engagement est total quant à son désir de faire évoluer les relations entre les communautés. Commandeur de l’Ordre de l’Empire britannique en 2021, il n’a jamais cessé d’œuvrer pour un dialogue constructif depuis l’Accord de paix du Vendredi saint de 1998. « J’ai fondé en 1999 la Camerata Ireland, une formation de chambre constituée d’instrumentistes d’Irlande du Nord et de la République d’Irlande afin de favoriser la collaboration musicale entre les meilleurs jeunes musiciens des deux pays. Avec eux, je me produis depuis en formation Mozart dans le monde entier, en particulier à Paris. Au Théâtre des Champs-Élysées, nous avions débuté une intégrale des Concertos pour piano de Mozart, mais j’ai également enregistré au disque avec la Camerata, en tant que chef et pianiste, les Cinq Concertos de Beethoven. » Irlandais de naissance, œcuménique de conviction, Barry Douglas est aussi français de cœur et réside depuis plus de vingt ans à Paris. C’est donc en voisin qu’il se produira Salle Gaveau pour ce concert qui, une nouvelle fois, sera un événement à ne pas manquer.

 

Michel Le Naour - publié le 03/02/26

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