Portraits d'artistes - Voix

Marie Lys en pleine lumière

Marie Lys Partager sur facebook

Après plusieurs saisons marquées par des rencontres décisives et de belles opportunités, la soprano a trouvé sa place sur les plus grandes scènes lyriques. Alors qu’elle s’apprête à interpréter Theodora de Händel pour une tournée internationale, elle revient sur son parcours, son attachement au répertoire baroque et les nouvelles perspectives artistiques qui s’ouvrent à elle.

Diplômée de la Haute École de Musique de Lausanne et du Royal College of Music de Londres, Marie Lys a vu sa carrière s’envoler ces dernières années. C’est notamment en remplaçant Cecilia Bartoli à la dernière minute dans une production de Alcina à Florence que la soprano a pu gagner une visibilité nouvelle en 2022 : « L’évènement a suscité un certain retentissement médiatique. Depuis, les dernières saisons ont été bien remplies, avec des rencontres qui m’ont fait grandir. Je pense notamment à certains grands chefs comme Riccardo Muti avec qui j’ai pu faire un Requiem de Verdi à Londres l’année dernière, ou à certains metteurs en scènes, notamment Chiara Muti (fille du grand maestro) et Mariame Clément. Parmi les expériences qui m’ont particulièrement marquée, il y a aussi eu Gilda dans Rigoletto de Verdi, à Lausanne. C’était une incursion dans un répertoire différent de celui que j’aborde habituellement. Ses exigences vocales m’ont amenée à approfondir mon travail technique, à explorer de nouvelles facettes de ma voix et, finalement, à franchir une étape importante dans mon évolution artistique. » Encensée par la critique, qui salue aussi bien la luminosité de son timbre que la justesse émotionnelle de ses interprétations, Marie Lys garde la tête sur les épaules. Fidèle à elle-même, la chanteuse sait ce qui l’anime et qui donne du sens à son métier : « Les compliments qui me touchent le plus sont avant tout ceux qui témoignent d’une émotion sincère. Lorsqu’une personne me confie que mon interprétation l’a profondément émue, qu’elle lui a apporté du réconfort ou lui a simplement fait du bien, c’est pour moi la plus belle des récompenses. C’est précisément ce partage d’émotions que je recherche à travers le chant. Quant aux critiques, je crois qu’elles peuvent être très constructives lorsqu’elles sont justes. J’accorde une grande importance au regard de mes professeurs de chant et des musiciens en qui j’ai confiance. Si je lis une remarque dans la presse, j’aime pouvoir en discuter avec eux, confronter leurs impressions aux miennes et réfléchir à la manière dont je pourrais m’améliorer. »

Un Händel tout en intériorité

Depuis ses débuts, c’est notamment dans le répertoire baroque que Marie Lys a brillé : « C’est un répertoire auquel je suis profondément attachée, car je le fréquente depuis mon enfance. J’y ai construit une grande partie de mon parcours avec de très belles collaborations artistiques. Mais aujourd’hui, je ne veux plus m’y limiter. Mon expérience récente dans Verdi m’a enthousiasmée, et j’aime énormément le bel canto. Je sens que ma voix a envie d’aller dans cette direction, et c’est aussi une musique qui correspond profondément à ma sensibilité artistique. J’ai envie de continuer à explorer ces possibilités, tout en conservant ce lien si précieux que j’ai avec la musique ancienne. » À la salle Gaveau, c’est dans Händel qu’on entend la soprano. Un répertoire dans lequel elle évolue avec une aisance naturelle et un plaisir toujours renouvelé : « Je reconnais presque immédiatement la musique de Händel à cette sensation de confort vocal : tout semble tomber juste, sans difficultés techniques artificielles. Lorsque l’on compare ses œuvres à celles de Vivaldi, par exemple, qui appartient pourtant à un univers stylistique proche, la différence est saisissante. Händel savait parfaitement comment écrire pour les voix. Il y a aussi chez lui une évidence expressive que je trouve assez unique. Les récitatifs par exemple me semblent particulièrement naturels et faciles à mémoriser, sans doute parce que sa manière de faire vivre le texte me parle instinctivement. » Si le compositeur est souvent associé à la virtuosité vocale caractéristique de l’opera seria, notamment à travers ses airs à da capo, Theodora révèle une autre facette de son génie : « Theodora est une partition d’une grande intériorité, avec des airs sublimes et des harmonies incroyables. Il ne s’agit pas tant de montrer quelque chose que de transmettre au public une émotion sincère. Il y a notamment un air qui me bouleverse, « With darkness deep as is my woe ». Dès les premières notes, la ligne de violon est déchirante. Theodora y implore la mort de venir la délivrer de ses souffrances, dans une sorte de paradoxe où mourir devient une manière d’être sauvée. La beauté de la musique et la force du texte se rejoignent pour créer un moment d’une intensité exceptionnelle. » Il faut dire que le livret fournit à Händel une matière dramatique idéale. Figure de martyre, Theodora reste fidèle à sa foi chrétienne malgré les persécutions qu’elle subit, puisant dans son amour pour Didymus et la force de ses convictions le courage d’affronter son destin : « Personnellement, je ne m’identifie pas au personnage, mais je suis profondément touchée par son sens du sacrifice et l’amour qui la lie à Didymus. Chacun est prêt à donner sa vie pour sauver l’autre, dans un élan de dévouement absolu. Lorsqu’ils sont finalement condamnés à mourir ensemble, quelque chose d’assez fascinant se produit dans la musique : on y perçoit une forme de soulagement, presque d’apaisement. Leur duo final est absolument bouleversant, empreint d’une tendresse et d’une joie paradoxales, alors même qu’ils s’apprêtent à être exécutés. »

Une fructueuse collaboration

Réunissant le Monteverdi Choir et les English Baroque Soloists, le concert à la Salle Gaveau est aussi l’occasion pour la chanteuse de collaborer une nouvelle fois avec Christophe Rousset : « Ma rencontre avec Christophe Rousset, en 2022, a marqué mon parcours artistique. J’ai beaucoup appris à son contact, notamment dans le répertoire de Lully, que nous avons souvent exploré ensemble et dont il m’a transmis les subtilités stylistiques. Dès notre première collaboration, j’ai été frappée par son écoute exceptionnelle des chanteurs. Il possède cette capacité assez rare chez les chefs de respirer avec nous. D’autre part, même s’il a bien sûr des idées musicales bien précises, il reste toujours attentif à notre vision des choses et laisse une grande place à la personnalité de chacun. C’est quelqu’un que j’apprécie énormément, et chaque nouvelle collaboration avec lui est un immense plaisir. » Le concert s’inscrit dans le cadre d’une grande tournée qui commencera au Teatro Colón de Buenos Aires : « Je rêvais de me produire dans cette salle et c’est avec Theodora que ce souhait va se concrétiser. Dans la suite de l’année, j’aurai aussi la chance de chanter à la Scala de Milan dans Hippolyte et Aricie de Rameau, toujours aux côtés Christophe Rousset. Un autre rêve qui devient réalité ! »

Elise Guignard – publié le 28/10/26

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