Ilyich Rivas et ses Atmosphères
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Malgré un contexte économique toujours plus sombre, la France demeure bénie des dieux avec l’irruption d’ensembles plus dynamiques les uns que les autres : Atmosphères occupe une place à part, grâce à la passion de ses membres et à sa volonté sans faille de défendre la création. Rencontre avec le chef Ilyich Rivas, l’un des grands artisans d’une réussite qui ne se dément pas.
Évidemment, la première question qu’un journaliste pose à Ilyich Rivas n’est pas musicale, étant entendu que tous ont en tête la fameuse réplique d’Arletty dans Hôtel du Nord, le film de Marcel Carné : « C’est quelque chose que j’adore et à chaque fois que je passe le long du Canal Saint-Martin, je pense à ce film. Je vais vous avouer, je l’ai même mis comme illustration sur la messagerie de groupe de l’ensemble. Mais notre nom est d’abord un hommage à Ligeti qui, parmi les compositeurs du XXe siècle, n’a jamais oublié que, pour un créateur, créer une atmosphère pour le public était aussi important que toute la démarche technique de ses œuvres. Notre idée est de jouer la musique allant de l’après-guerre jusqu’à nos jours en montrant au public à quel point toutes les atmosphères (j’utilise donc le pluriel) peuvent enrichir nos salles de concert. »
Qu’Atmosphères se soit placée d’emblée sous l’égide du compositeur hongrois illustre son projet artistique : « Il est important pour nous de souligner que la création, la musique d’aujourd’hui, ne doit pas être juste un appendice à un programme ou une niche d’exclusivité, avec une pièce de dix minutes ouvrant un concert symphonique de plus d’une heure. Si nous voulons qu’elle occupe une place aussi importante que les grands classiques aimés par le public, il faut absolument qu’elle ne soit pas coupée du reste du répertoire, il faut qu’elle dialogue avec les compositeurs ayant déjà le statut de grands classiques. Nous devons souligner la relation entre les œuvres connues du début du XXe siècle et celles d’aujourd’hui, avec à mi-chemin celles qui ne sont pas encore devenues tout à fait des classiques pour le public mais qui peuvent le devenir. Mémoriale de Pierre Boulez, qui date de 1985, en fait partie et c’est l’une de mes partitions préférées. »
Mettre en avant la musique de son temps
Ilyich Rivas se place humblement dans une tradition ancienne : « Les interprètes du passé ont toujours eu le courage de mettre en avant auprès du public la musique de leur temps, ou celle qui venait juste avant eux. Ils ont parfois rencontré beaucoup de résistance mais ils ont montré une grande foi : le résultat, c’est que les œuvres qu’ils ont promues sont maintenant considérées par le public comme des œuvres nécessaires. Je pense par exemple aux efforts du chef suisse, Claude Ansermet, pour que Le Sacre du printemps de Stravinski entre dans le répertoire. Le Sacre est devenu « un tube » qui est désormais programmé et reprogrammé en permanence. Mais il y a tellement d’autres exemples. Beaucoup de chefs aimeraient programmer plus de créations mais c’est difficile quand la taille des institutions ou des salles impose un enjeu économique délicat. Cela dit, tout est relatif : quand vous avez six fois la Symphonie fantastique de Berlioz dans la même semaine dans la même ville, la question du remplissage se fait complexe. »
Formidable chef américano-vénézuélien installé à Paris, familier des grandes phalanges internationales, assistant de Vladimir Jurowski au London Philharmonic et au Glyndebourne Festival, ou encore de Marin Alsop au Baltimore Symphony Orchestra, Ilyich Rivas connaît parfaitement les arcanes du grand symphonique. Tout comme l’autre fondateur d’Atmosphères : « Mon co-fondateur est William Cravey et notre idée était de croiser son réseau de jeunes musiciens d’orchestre, notamment à Paris – Will a beaucoup joué au sein des grands orchestres ou d’ensembles parisiens –, et mon réseau de solistes à l’activité internationale que j’ai croisés durant ma carrière de chef. Cela a parfaitement fonctionné jusqu’à maintenant et chacun de nos concerts a comme invité soit des grandes figures déjà établies, soit des étoiles montantes. » L’une des grandes forces de l’ensemble réside bien sûr dans la fidélité de ses talentueux musiciens : « Je dirais que le noyau d’Atmosphères est constitué de 15 ou 16 musiciens revenant dans chaque projet et assumant les parties solo. Mais durant notre première saison, il me semble que nous avons employé jusqu’à 90 personnes en tout ! Chaque membre de ce noyau attire aussi d’autres musiciens et est né un autre groupe stable d’une quinzaine d’artistes qui alternent mais reviennent régulièrement. Pour chaque concert, 70% des musiciens viennent de ces deux groupes, les 30% restants étant des élèves, car nous avons une très grande activité pédagogique. » Il est impossible dans ce bref texte d’évoquer dignement cette dimension pédagogique mais sachez que des liens très forts existent entre l’ensemble est orchestre associé du Conservatoire de Pantin et partenaire de l’École Normale de Musique de Paris.
Musique et exposition
Cette énergie collective porte également le groupe dans ses choix musicaux : « Nous avons un petit groupe de musiciens qui partage les idées et les souhaits. Chaque pupitre fait découvrir des pièces différentes. La clé, c’est de toujours trouver un fil rouge permettant, si l’on peut dire, de tisser une histoire différente traversant tout le siècle. Et ce fil rouge est souvent extra-musical, avec des thématiques plus amples reliant les pièces les unes aux autres, même si elles naissent dans des contextes complètement différents. Mon rêve, c’est que si un mélomane atterrissait en parachute dans la salle, il serait comme plongé immédiatement dans une grande exposition de peintures ou autres. Comme dans une exposition, les pièces de nos programmes peuvent sembler n’avoir aucun lien à première vue mais notre objectif est justement de faire apparaître une image plus vaste au fil de la soirée. Je présente très brièvement chaque œuvre au public, pour donner quelques clés d’écoute simples et personnelles. »
Ilyich Rivas et ses complices revendiquent avec panache une diversité esthétique réjouissante : « Nous ne classons pas les musiques par école ou par style, nous essayons de trouver des voix singulières dont les œuvres nous donnent envie de les incarner et ensuite de les transmettre au public. Pour cette raison, nos programmes peuvent sembler éclectiques mais il y aura toujours, grosso modo, un sujet, un titre, comme pour les grandes expositions proposant un thème majeur autour duquel s’agencent les tableaux. C’est notre manière de décloisonner un peu les programmes, parce que la musique fait partie d’un discours culturel plus vaste. »
Et Atmosphères semble avoir visé juste, au vu d’un public de plus en plus nombreux, qui semble goûter ces opportunités de découverte musicale : « Une œuvre de Gérard Grisey et une autre de Sofia Goubaidulina peuvent avoir un grand impact, très différent, sur des gens qui ne connaissent pas la musique contemporaine. Et l’on peut avoir des surprises. Lors d’un concert de la saison passée, nous avions donné le Quintette n° 1 pour piano et quatuor à cordes de Grażyna Bacewicz (avec Jean-Paul Gasparian au piano), assez tonale, très belle, accessible à l’oreille néophyte. Or, tout en appréciant cette pièce, la majorité des amis que j’avais fait venir à Cortot a préféré les Partiels de Grisey, grand représentant de la musique spectrale ! »
Les mélomanes parisiens doivent absolument se donner rendez-vous en ce mois d’octobre pour un programme passionnant, allant des magnifiques symphonies de chambre d’Enescu et Schönberg à la création mondiale du Concerto pour flûte alto de Diógène Rivas (avec comme soliste le formidable Stathis Karapanos, qui sera aussi le maître d’œuvre dans Mémoriale de Boulez), alors que dans Sueños de Chambi de Gabriela Lena Frank, Stathis Karapanos et Atmosphères recevront le soutien du talentueux Gaspard Thomas au piano : « Pour le concert d’octobre à la Salle Cortot, le maître-mot est « Éclat », un terme très ambigu mais en même temps accessible, pouvant éveiller dans le public des résonances nombreuses. Il peut évoquer des fragments très épars, mais aussi des flashs lumineux qui peuvent s’y refléter. Je dois dire que, dans ce cadre, la Salle Cortot est idéale, sa taille est parfaite. Les musiciens comme le public sont intégrés au réseau sonore. »
Plongez sans hésiter dans ce grand bain sonore, avec des musiciens d’une énergie indescriptible !