Portraits d'artistes - Voix

Pascal Bertin de la scène à la direction artistique

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À la tête du Festival Baroque de Pontoise depuis 2018, Pascal Bertin a ouvert de nouvelles perspectives et entend plus que jamais faire du concert un espace vivant. Rencontre avec un artiste devenu programmateur, attaché au dialogue entre pratiques historiques et écoute contemporaine.

C’est au sommet d’une très belle carrière de contre-ténor que Pascal Bertin s’est vu confier les rênes du festival. Ayant longtemps chanté sous la direction de Jordi Savall, Christophe Rousset ou encore Philippe Herreweghe (pour ne citer qu’eux), membre d’ensembles tels que Huelgas ou Clément Janequin, le chanteur a finalement quitté les grandes scènes pour embrasser d’autres responsabilités : « Je n’avais pas imaginé devenir directeur de festival dès le départ. En revanche, j’avais compris très tôt qu’une carrière de chanteur ne pouvait pas constituer mon seul horizon et que j’aurais besoin, avec le temps, de renouveler mes défis. Les fonctions que j’occupe aujourd’hui sont arrivées en partie par hasard : on a pensé à moi pour ce poste qui, aujourd’hui, me plait énormément. » Fort de ses expériences passées, Pascal Bertin met son parcours artistique au service de la direction du festival : « Ma carrière m’a permis de constituer un réseau très international et de connaître une grande partie des ensembles et des chefs européens. Mon expérience de chanteur de polyphonie m’a également beaucoup apporté. Elle m’a appris le sens du collectif, l’écoute des autres, et je crois que cela se retrouve aujourd’hui dans ma façon de travailler avec l’équipe du festival : les décisions artistiques se construisent dans l’échange. » Également directeur du Département de Musique Ancienne du Conservatoire National Supérieur de Paris et professeur de chant au Conservatoire Royal de La Haye, le directeur assume aujourd’hui plusieurs casquettes qui bénéficient à son travail : « Mon activité de pédagogue me maintient en contact permanent avec les jeunes artistes. Elle me permet de voir émerger de nouveaux ensembles, parfois avant qu’ils ne soient véritablement identifiés par le milieu professionnel. »

Construire une saison complète

Depuis son arrivée à la tête du festival, Pascal Bertin a donné un nouveau souffle à l’événement sans trahir pour autant son identité. C’est notamment le répertoire qui s’est élargi pour dépasser la seule musique ancienne : « Lorsque je suis arrivé, ma première volonté a été de respecter l’histoire du Festival Baroque de Pontoise car il existait bien avant moi et continuera après mon départ. Mon rôle est d’y apporter ma personnalité, sans bouleverser son ADN. J’ai souhaité diversifier davantage les répertoires, en m’appuyant sur le sens étymologique du mot « baroque » : il ne désigne pas seulement une période musicologique mais qualifie quelque chose d’irrégulier, de surprenant, parfois même d’un peu excessif. Cette conception nous donne une grande liberté de programmation. » L’autre évolution notable concerne le format du festival : il s’est transformé en une véritable saison, qui s’étend désormais de septembre à juin : « Nous avons conservé le temps fort de l’automne, mais nous proposons ensuite un à trois événements par mois. Cette présence tout au long de l’année est essentielle pour mener un véritable travail de médiation et d’éducation artistique. Avec les écoles, les maisons de quartier ou le milieu associatif, je ne veux pas me contenter de faire venir un public à un concert. Il faut préparer la rencontre et permettre des échanges. Ce travail au long cours fait désormais pleinement partie de l’identité du festival. » Chaque année, un nouveau thème guide la programmation. Pour l’édition 2026, ce sera la musique vocale : « Plusieurs anniversaires nous ont conduit à ce choix. Nous célébrons les 400 ans de la mort de John Dowland, figure emblématique du song anglais, qui se pratiquait volontiers dans la sphère familiale. Nous marquons également les 200 ans de la mort de Beethoven : s’il est surtout connu pour sa musique instrumentale, il s’est aussi intéressé à la voix en arrangeant par exemple des chansons traditionnelles irlandaises, galloises et écossaises. À cela s’ajoutent les 350 ans de la naissance de Louis-Nicolas Clérambault, compositeur particulièrement important dans le domaine de la cantate, et les 50 ans de la mort de Benjamin Britten, qu’on peut considérer comme un héritier direct de Dowland et de Purcell, notamment dans son rapport à la mélodie et à l’opéra. » Ce fil conducteur a incité Pascal Bertin à bousculer un peu les codes du concert classique pour inviter le public à prendre activement part à l’expérience musicale. Une approche qui lui est chère : « Dans la musique classique, nous avons développé des habitudes qui rendent parfois l’auditeur très passif : il doit rester assis et silencieux. Je pense que d’autres univers musicaux peuvent nous inspirer, notamment le rock, où il existe naturellement des moments de partage entre les artistes et la salle. Cette année, sur notre site internet, nous partagerons en amont de certains concerts des petits extraits de chorals de Bach ou des chansons de la Renaissance afin que le public puisse, au moment du bis, chanter avec les artistes. »

Une philosophie des pratiques historiques

Si le festival n’est pas uniquement centré sur la musique ancienne, il n’en reste pas moins qu’il lui réserve une place de choix. Parmi les premiers concerts de l’automne, on pourra ainsi apprécier un programme de Jordi Savall et Hespèrion XXI autour de l’art de la variation et de l’improvisation, un récital de clavecin de Bertrand Cuiller ou encore des cantates de Bach par le Banquet Céleste. Passionné par ces répertoires qui furent au cœur de son parcours de chanteur, Pascal Bertin défend une vision très ouverte de leur interprétation : « Je ne crois pas à une vérité historique définitive dans l’interprétation de la musique ancienne. Notre manière de la jouer a beaucoup évolué depuis les années 1980 et elle continuera d’évoluer. La recherche historique est indispensable, mais la question est de savoir si cette musique doit reproduire le passé ou évoluer avec notre manière de l’écouter. L’oreille du public contemporain s’est construite à travers les trois siècles de musique qui ont suivi l’époque baroque. On ne peut pas faire comme si cette histoire n’existait pas. La pratique historiquement informée est devenue moins un répertoire fermé qu’une philosophie : elle consiste à se demander comment une musique était jouée, avec quels instruments et quelles priorités de discours, puis à nourrir notre interprétation de cette connaissance. Elle ne concerne d’ailleurs pas seulement la musique ancienne, et touche aussi les répertoires classique et romantique. Pour cette raison, le Département de Musique Ancienne du CNSM va être renommé à la rentrée « Département des pratiques musicales historiques ». » Porté par cette conviction, Pascal Bertin invite aussi bien des ensembles soucieux de fidélité historique que d’autres davantage tournés vers l’expérimentation. De là une programmation particulièrement riche qui, année après année, réunit un public de fidèles toujours plus nombreux : « Une véritable relation de confiance s’est créée. Les spectateurs viennent désormais découvrir des œuvres ou des ensembles moins connus. Le paradoxe est que, de notre côté, cette prise de risque reste difficile à assumer financièrement. Le monde de la musique classique traverse une période de précarité. Pour l’avenir, mon souhait principal est de pouvoir travailler dans un environnement financier moins fragile. » Car derrière les incertitudes demeure une ambition : préserver la liberté artistique qui fait aujourd’hui la vitalité du festival.

Elise Guignard - publié le 07/09/26

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