Portraits d'artistes - Piano

Cédric Pescia Jean-Sébastien Bach en partage

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Rien de ce qui concerne le clavier n’est étranger au pianiste franco-suisse Cédric Pescia. Au sein d’un répertoire à large spectre, allant des compositeurs baroques aux créateurs d’aujourd’hui, il voue une passion toute particulière à l’œuvre de Jean-Sébastien Bach dont il donne en avril à Paris les Six Suites françaises.

Rare sur nos scènes hexagonales, Cédric Pescia mène une carrière de concertiste et de pédagogue qui fait l’unanimité des critiques, des mélomanes et de ses confrères (il s’associe régulièrement avec Philippe Cassard pour jouer à quatre mains ou à deux pianos). Professeur à la Haute École de Musique de Genève depuis 2012, il a aussi à son actif une discographie de haut vol avec une appétence gourmande pour la musique qui s’écrit aujourd’hui. Après un premier enregistrement dévolu aux Variations Goldberg en 2004, il ne cesse d’arpenter la cartographie de Jean-Sébastien Bach autour de L’Art de la fugue en 2014, l’intégrale du Clavier bien tempéré en 2018, et poursuit son parcours à travers les œuvres pour clavier du Cantor en publiant ce mois-ci les Suites françaises pour La Dolce Volta.  

Les Suites françaises : une recherche d’intimité

Salle Cortot, dans une acoustique de rêve, ce vainqueur du Concours Gina Bachauer à Salt Lake City en 2002 mettra en perspective le cycle des Suites françaises qui invite à parcourir tout un univers où le goût français se conjugue à la musique européenne d’alors : « Depuis mon plus jeune âge, j’ai été attiré par la musique de Bach à laquelle ma mère m’a initié en m’offrant une partition. À travers mes différents professeurs, j’ai ensuite acquis une connaissance de la somme de son corpus pour clavier et ne cesse depuis de la pratiquer chaque jour sans jamais me lasser. Sans entrer dans le débat sans fin sur le choix d’un instrument historiquement informé ou d’un piano moderne, j’ai eu l’occasion de me familiariser avec le clavecin et le clavicorde, et pour mieux pénétrer le tréfonds de cette musique, je ne me suis pas contenté de la connaissance du clavier mais ai aussi étudié en profondeur toutes les Cantates. » De fait, au fil des années, Cédric s’est forgé sa propre conception de la musique de Bach, et son approche des Suites françaises est la continuité d’une réflexion menée depuis plus d’un quart de siècle : « Il a puisé aussi bien dans les styles germanique, italien que français en se les appropriant et en les transcendant. À cet égard, les Suites françaises sont différentes des partitions monumentales comme Le Clavier bien tempéré et, à la limite, sont plus proches d’un langage domestique fait pour être joué à la maison. Elles seraient destinées à son fils aîné Wilhelm Friedmann et, s’il les a composées à Köthen pour lui, elles ont été remises sur le métier à Leipzig. Chaque Suite ne débute pas par un prélude monumental comme les Suites anglaises, mais par une tendre Allemande qui est une danse gaie à quatre temps. Cela n’empêche pas la complexité avec des mouvements de danses hérités à la fois du goût français, mais curieusement il y a aussi dans la Troisième Suite une anglaise très brève, ce qui prouve que ces Suites ne correspondent pas à une notion d’identité malgré leur titre. J’ai opté dans mon interprétation pour une alternance non chronologique entre les Suites en mineur qui sont les trois premières et celles en majeur les trois dernières, afin de créer une diversité de ton tout en privilégiant la vocalité prégnante des mélodies. »

Une vision humaniste

« Pour mon enregistrement, comme d’ailleurs pour celui de L’Art de la fugue, j’ai préféré graver ces pièces dans mon studio de travail sur un Steinway de 1901 fabriqué à New-York qui m’appartient. Cet instrument, par son caractère chantant, sa clarté polyphonique, sa chaleur, sa longueur de son, tranche avec le côté brillant des Steinway fabriqués aujourd’hui et adaptés à de grandes salles. Les Suites françaises sont légères de ton, dénuées d’emphase et d’un lyrisme à fleur de peau. L’instrument qui m’est cher répond à la conception que j’ai de chacune de ces Suites. »  À la question convenue de savoir quels sont les musiciens dont il se sent le plus proche, Cédric Pescia place au panthéon Edwin Fischer qu’il admire pour son interprétation du Clavier bien tempéré : « Avec lui, dans sa version intemporelle des années 1930, il touche à l’essentiel. Je n’hésite pas à utiliser la pédale quand je joue Bach et sur ce plan il m’a beaucoup appris, mais c’est surtout l’aspect méditatif que je retiendrai. » Parmi ses autres coups de cœur, il cite volontiers Pablo Casals pour les Suites pour violoncelle seul, Nikolaus Harnoncourt pour son regard novateur et le claveciniste Scott Ross dont il apprécie l’approche si fluide et subtile. Il va sans dire que sous les doigts experts de Cédric Pescia, les Suites françaises trouveront, Salle Cortot, une forme d’accomplissement loin d’une conception formelle volontiers austère. Ce musicien empathique se fera le chantre d’une exécution humaine et sensible et d’un naturel confondant tel un voyage intérieur sans cesse recommencé.

Michel Le Naour – publié le 31/03/26

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