Rodolphe Menguy virtuose et libre
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Invité du 41e Festival Chopin à Bagatelle dans le cadre des concerts organisés le week-end de ce début juillet, Rodolphe Menguy consacre un récital à trois compositeurs eux-mêmes pianistes dont les œuvres sous ses doigts imaginatifs prendront les couleurs de l’arc-en-ciel.
Très vite remarqué par la critique musicale, Rodolphe Menguy, à vingt-huit ans, appartient désormais au gotha du clavier. Son parcours sans faute fait rêver depuis ses débuts au CRR de Boulogne-Billancourt puis au CNSMD de Paris dans la classe de Denis Pascal, études prolongées par un Master d’écriture, un Prix d’harmonie et de contrepoint, un diplôme d’études musicales d’orchestration, puis une année passée à l’Académie Jaroussky suivie d’un perfectionnement à l’Académie Sainte-Cécile de Rome auprès de l’immense pédagogue Benedetto Lupo. Comme nombre de collègues appelés à un avenir radieux, il a rejoint la prestigieuse Fondation Singer-Polignac en juillet 2024, véritable vivier pour les interprètes en devenir. Que l’on ne s’y trompe pas, ce pianiste « formidablement armé » - selon le magazine Diapason – est avant tout un musicien réfléchi, doté d’un tempérament et d’une inventivité sans pareils. Un premier enregistrement en mai 2023 autour des Rhapsodies hongroises (chez Mirare) a déjà prouvé qu’il n’avait pas froid aux yeux, mais son second CD intitulé « A Fairy Tale. A travers le miroir » pour le même label dans Tchaïkovski, Debussy, Medtner, Grieg, Stravinsky, Mel Bonis, a été distingué par le Prix France Musique et Le Nouvel Obs devant un jury placé sous la présidence de Philippe Cassard. Un couronnement pour cet artiste que l’on retrouve en juillet au Parc de Bagatelle, un lieu d’exception entre roseraie et paons majestueux où la magie opère toujours : « J’ai joué il y a dix ans lors des portes ouvertes organisées par le Festival pour les jeunes pianistes, et je me réjouis de me produire à nouveau dans l’Orangerie qui a accueilli tant de solistes heureux d’honorer la mémoire de Chopin, un compositeur qui sert toujours de fil conducteur à cette manifestation si riche en propositions de toutes sortes, et capable de mettre en miroir le compositeur polonais avec d’autres créateurs de la même époque ou influencés par son style. »
Un concert aux mille facettes
Le récital de Rodolphe Menguy est conçu autour de chefs-d’œuvre dans une progression suggestive : « La première partie du concert regarde plutôt vers la petite forme à l’instar de miniatures dans un écrin avec trois Préludes de Debussy (Les fées sont d’exquises danseuses, Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir, Feux d’artifices), la Fantaisie-Impromptu, deux Valses et la Berceuse de Chopin. J’ai souhaité établir des ponts entre des mondes qui possèdent chacun un caractère envoûtant par la recherche de couleurs et de textures, l’art de timbrer qui concernent tout autant la Berceuse de Chopin que les Préludes de Debussy. Je me confronterai après à la grande forme de caractère symphonique illustrée par la Sonate en si mineur de Franz Liszt. Si Chopin demande une approche intérieure proche de l’ascèse, mais aussi opératique avec le rubato venu de Bellini, on sent davantage chez Liszt l’héritage de Beethoven et surtout l’appropriation d’une musique populaire hongroise ou tzigane dont Bartók fera ensuite son miel. Il a su donner une modernité singulière à cette partition d’une seule coulée qui exige, derrière sa construction d’une grande liberté, la capacité à dégager une palette sonore illimitée sans oublier une prégnance métaphysique allant au-delà de la pure virtuosité. »
Un musicien admiratif de ses pairs
Rodolphe a des yeux de Chimène pour certains de ses aînés qui ont contribué à des degrés divers à approfondir sa quête artistique : « Je suis un inconditionnel de Maurizio Pollini en particulier pour ses lectures si enrichissantes des 32 sonates de Beethoven. J’aime la densité, l’urgence, l’homogénéité, la projection vers l’avenir qu’il insuffle en particulier aux dernières Sonates du Titan de Bonn avec une intelligence d’approche qui ne se dément jamais. Avec lui, ces œuvres prennent tout leur sens sans jamais perdre de vue la dimension architecturale. Par la puissance de son jeu, Pollini atteint une dimension quasi prométhéenne. J’ai aussi un profond attachement pour la clarté de la sonorité de Krystian Zimerman et aussi à l’égard de la liberté de Martha Argerich et sa capacité exceptionnelle de donner l’illusion de se détacher du texte. En réalité, ce qui compte pour moi c’est d’abord l’intensité, l’attention portée au discours harmonique et le rapport au corps qu’installe le moment du concert. » Rodolphe Menguy ne fait rien à la légère, et son prochain disque sans doute toujours autour d’une thématique devrait sortir des sentiers battus. Gageons que le public venu à Bagatelle ne manquera pas d’être séduit par l’équilibre et la capacité d’élévation de ce soliste à la carrière en plein essor.
Michel Le Naour - publié le 06/07/26