Amandine Beyer l'archet solaire
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À la tête de Gli Incogniti, Amandine Beyer rayonne d’une énergie puisée dans la joie du jeu collectif. Comptant parmi les grandes interprètes du violon baroque, elle excelle particulièrement dans Vivaldi et Bach, réunis ici pour un programme anniversaire au Théâtre des Champs-Élysées.
Fondé en 2006, Gli Incogniti reprend le nom de l’Accademia degli Incogniti, cercle de penseurs qui joua un rôle majeur dans la vie culturelle vénitienne du XVIIe siècle. Spécialisé en musique ancienne, l’ensemble est né d’une rencontre, comme le raconte Amandine Beyer : « J’avais étudié quelques années en Suisse avec la claveciniste Anna Fontana, et je l’ai retrouvée un jour en Italie. Nous avons discuté de musique, de nos envies, et en rentrant chez moi, la certitude était là : j’ai dit à mon compagnon, qui joue du violone et de la viole de gambe, qu’il fallait absolument monter un ensemble avec elle. Autour de ce premier noyau formé à trois, nous avons peu à peu réuni d’autres musiciens avec lesquels nous aimions déjà jouer. L’ensemble s’est construit presque naturellement, autour de l’amitié et du plaisir de faire de la musique ensemble. » Avec le temps, Gli Incogniti s’est peu à peu imposé comme une référence pour la musique de Vivaldi et de Bach : « Le répertoire est venu de lui-même, en accord avec nos instruments et nos sensibilités communes. Très vite, nous nous sommes tournés vers la musique italienne et allemande, notamment Bach et Vivaldi, tout en essayant d’ouvrir des portes vers des compositeurs moins connus comme Rosenmüller ou Matteis. J’ai toujours voulu maintenir cet équilibre entre des œuvres très célèbres et d’autres plus rares, afin de ne jamais enfermer le public dans quelque chose de trop attendu ou, au contraire, de trop confidentiel. » Ce sont aussi les formats et les effectifs qui ont évolué au fil des saisons et des projets : « Nous jouons parfois en tout petit effectif, à quatre ou cinq musiciens, mais nous avons également développé de grands programmes orchestraux avec une vingtaine d’interprètes. J’aime développer une vraie fidélité avec les musiciens, autant humainement que musicalement, parce qu’un ensemble construit son identité dans le temps et dans la confiance. Nous essayons aussi d’intégrer de jeunes artistes afin de renouveler les énergies et les couleurs de l’ensemble. »
Un anniversaire à célébrer
La formation fête cette année ses vingt ans d’existence. À cette occasion, un programme « anniversaire » est donné au Théâtre des Champs-Élysées : « On commence par le Concerto à plusieurs instruments op. 5 no 6 de Felice Dall’Abaco, un compositeur rarement joué aujourd’hui mais que j’adore. Ensuite, nous interpréterons le Concerto pour deux violons en ré mineur de Bach, une œuvre que nous avons récemment enregistrée. Puis vient le Concerto brandebourgeois no 3, une pièce idéale pour cette grande scène du Théâtre des Champs-Élysées, avec son écriture foisonnante et son effectif très riche. On finit en apothéose avec Les Quatre Saisons. » Le monument de Vivaldi est l’une des œuvres emblématiques de l’histoire de l’ensemble. Si Gli Incogniti l’a bien souvent interprété, signant un enregistrement en 2008 qui reste une référence, Amandine Beyer n’en ressent aucune lassitude, bien au contraire : « J’ai toujours le même plaisir à jouer Les Quatre Saisons. C’est une musique qui vous emporte immédiatement. J’ai l’impression de monter sur un toboggan ou dans une fusée ; dès les premières mesures, quelque chose décolle. J’aime aussi le caractère profondément théâtral de ces concertos. Le violon peut devenir un personnage, une feuille portée par le vent, un éclat de lumière... L’orchestre lui-même se transforme sans cesse : les cordes se font pluie, zéphyr, glace ou tonnerre. Tout est mouvement, métamorphose et imagination sonore. C’est sans doute pour cela que cette œuvre reste toujours ouverte à de nouvelles interprétations. »
Conversations musicales
Les différentes pièces du programme offrent une belle complémentarité : « Il existe entre elles de nombreux points communs, notamment cette idée de conversation musicale. Dans Les Quatre Saisons, le violon soliste répond à tout l’orchestre. Chez Dall’Abaco, on a plutôt des voix solistes qui émergent du groupe avec beaucoup de subtilité, presque sans rupture entre le collectif et l’individuel. Bach s’est beaucoup nourri des concertos italiens, et particulièrement de ceux de Vivaldi. Dans son concerto pour deux violons, cette influence se fait sentir : les deux solistes y apparaissent comme de véritables personnages. En revanche, on peut observer un traitement de l’orchestre tout à fait particulier et fascinant : chaque pupitre devient presque une voix soliste indépendante. Même dans les tutti, les lignes restent très individualisées. Quant au Troisième Brandebourgeois, c’est un véritable chef-d’œuvre de construction. Les trois violons, les trois altos et les trois violoncelles dialoguent dans une infinité de configurations. C’est une sorte de Rubik’s Cube musical ! » Après avoir soufflé ses bougies, l’ensemble s’élancera vers de nouveaux projets : « J’aimerais beaucoup enregistrer les concertos de Maddalena Lombardini, une compositrice que je trouve admirable. De nos jours, les femmes voient enfin leurs musiques sortir de l’ombre, mais il ne faut pas que cet élan retombe. J’aimerais également approfondir le répertoire classique, notamment les symphonies de Mozart et les symphonies pour cordes de Mendelssohn. Et puis il y a aussi tous ces programmes que nous avons déjà créés, auxquels nous avons consacré énormément de travail, et que j’aimerais continuer à faire vivre durablement en concert. Pour moi, l’avenir de Gli Incogniti se situe justement dans cet équilibre : continuer à inventer de nouveaux projets tout en donnant une vraie longévité à ceux qui nous sont particulièrement chers. »
Elise Guignard - publié le 02/06/26