Dossiers Musicologiques - Romantique

Wagner Le Crépuscule des Dieux

Wagner
Sébastien Rouland dirige l'œuvre à l'Opéra Royal de Versailles.
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Déployant les ressources musicales infinies d'un Wagner à l'apogée de ses facultés créatrices, cet éblouissant feu d’artifice vocal et orchestral plonge également avec réalisme au plus profond des ténèbres et de l'horreur. Mais les forces du mal seront conjurées, et les convulsions extrêmes marquant la fin de l'âge des dieux font place à l'espoir : la vision enchanteresse d'un arc-en-ciel déployé comme une passerelle vers le seuil d'un nouvel âge.

Sur le plan musical, Le Crépuscule des Dieux est le sommet absolu de l'œuvre de Wagner. En termes de richesse polyphonique, harmonique et orchestrale, cette partition sublime constitue un feu d'artifice récapitulant l'ensemble de ses innovations, avec une souplesse et une subtilité encore jamais atteinte dans le développement et la métamorphose des leitmotive.
La dernière journée de la Tétralogie est, plus que les autres, placée sous le signe du destin. C'est ce que nous signifie d'emblée le prologue, lorsque le rideau s'ouvre sur les trois Nornes occupées à tisser le fil du destin, en gardant un œil sur le Walhalla à bonne distance, perché sur une cime lointaine. Wotan, maître du monde et roi des dieux, n'a plus de prise sur les évènements. Là se révèle la logique prodigieusement rigoureuse qui préside à l'action forgée par Wagner. Le Crépuscule des Dieux n'est pas autre chose qu'un « Tour d'écrou » (Henry James) de grandioses proportions, au cours duquel l'étau du destin se resserre progressivement jusqu'à ce que les écrous trop serrés sautent, libérant un maelstrom de feu et d'eau à l'horizon duquel miroitera l'aube d'un nouvel âge. Les pactes, les désirs et les appétits inassouvis, les haines et les amours se mêlent désormais en un réseau inextricable, dont les tensions effroyables ne peuvent aboutir qu'à l'explosion – la fin d'un monde. Chaque protagoniste est lié et a perdu toute marge de manœuvre : ainsi, lorsqu'au début de l'acte 2, Wotan envoie Waltraute demander à Brunehilde de rendre aux filles du Rhin l'anneau afin de suspendre la malédiction qui court depuis le début (le « péché originel » perpétré par Wotan : le vol de l'or à Alberich pour pouvoir construire le Walhalla), elle refuse avec indignation, puisque désormais elle est liée à Siegfried, et que l'anneau remis par ce dernier est le gage de leur amour. Le souverain du monde est tenu à l'écart et n'apparaît plus que par personnages interposés : Brunehilde et Siegfried. 

Par-delà le mal et le bien... 

Mais la cheville ouvrière du dénouement est en réalité Hagen, le fils du roi des nains, Alberich, dont le forfait, symbole du mal absolu, se situe encore en amont du péché originel, puisque c'est lui qui a dérobé l'or aux filles du Rhin, pour satisfaire sa volonté de puissance (et ses instincts lubriques). Si l'on en croit la musique qui lui est associée, certainement la plus sombre, la plus menaçante et chargée de cruauté qui soit venue sous la plume du musicien, Hagen personnifie le mal absolu. Il fait boire à Siegfried un philtre qui lui ôte le souvenir de son mariage avec Brunehilde, le marie à Gutrune, oblige Siegfried à livrer Brunehilde comme épouse à Gunther, le frère de Gutrune (mettant ainsi à profit le heaume magique (Tarnhelm) que Siegfried a conquis en tuant le dragon pour une extraordinaire substitution d'identité entre Gunther et Siegfried). Il pousse Brunehilde à se venger de Siegfried dont elle ignore l'innocence et la bonne foi, et à le charger de cette vengeance : il tue le héros en le frappant au « point faible » qu'elle lui a révélé. La voie est désormais libre pour récupérer l'anneau à son profit et assurer ainsi la victoire définitive des forces du mal. Mais lorsqu'il veut enlever l'anneau du doigt de Siegfried, la main du mort se lève en un geste de réprobation et de dissuasion et Brunehilde comprend alors le stratagème dont ils ont tous été victimes. C'est à elle maintenant que revient l'initiative des faits qui conduiront à l'issue irrémédiable. Ayant fait dresser un bûcher, elle passe l'anneau à son doigt, puis, pour retrouver sa divinité et suivre son amour, elle fait sauter son cheval (gage d'amour donné par Siegfried) dans le brasier funèbre de son époux. Une vague gigantesque monte du Rhin, déferle sur les cendres et emmène l'anneau. Hagen tente de s'en emparer, mais les Filles du Rhin l'entraînent au fond des eaux tandis que l'une d'elles, Flosshilde, caracole sur la crête des vagues en brandissant joyeusement l'anneau enfin reconquis !... « Au loin le ciel s'embrase : l'incendie gagne tout l'horizon et les vassaux, muets de stupeur, contemplent le sinistre et saisissant spectacle du palais des dieux englouti dans l'horreur grandiose d'un océan de feu. » (Lavignac).

...pointe l'aube d'un jour nouveau

Ce cataclysme constitue certainement l'un des moments les plus sublimes de toute la musique. Au mal succède l'espoir du bien, et les effroyables convulsions de l'orchestre occupé à engloutir Hagen, la malédiction et le Walhalla sous un véritable déluge de sonorités s'apaisent peu à peu, pour faire place à une ample « musique fluviale » à la surface de laquelle ne surnagent plus que les motifs de la nature : fluide mélopée des Ondines, accords montagnards et majestueux du Walhalla, thème de Siegfried, motif de la fécondité et de la déesse mère ... De l'union de ces deux derniers (Brunehilde et Siegfried) naît l'ineffable vision des dernières mesures qui font poindre la lueur d'une renaissance au-delà de l'horizon. Le cercle est bouclé : L'Or du Rhin s'ouvrait sur le même symbole musical du fleuve, et l'or est revenu et brille de nouveau dans les profondeurs. Mais lui est désormais attaché le souvenir de tragiques évènements dont le cortège remontant des temps immémoriaux constitue une mise en garde : contre la cupidité, contre l'appétit et la volonté de puissance, contre l'égoïsme (il y a une bonne dose d'égoïsme dans le comportement incertain et opportuniste de Wotan, ce roi des dieux finalement d'une grande faiblesse...). L'or a été le catalyseur de la rédemption ; le destin impitoyable conduisant à son retour à la matrice a également permis de racheter et d'expier les fautes des dieux. Le temps de ces derniers est révolu, s'ouvre maintenant celui des hommes, riche d'espoir, d'attente et de potentialités – mais qu'en feront-ils (on ne le sait aujourd'hui que trop !) ?

Visions et magie wagnériennes

Wagner a une conception cyclique du temps : une succession de « révolutions » ramenant vers le point de départ, mais à chaque fois décalée par rapport à ce point. Cette conception doit être mise en rapport avec la notion de cycle propre à la pensée hindoue ; elle offre aussi des affinités avec l’« éternel retour » de Nietzsche. Comme chez ce dernier, le « point fixe » de cette éternelle gravitation est la nature, dont la Tétralogie célèbre à plus d'une reprise les beautés éternelles. Les extases sublimes du Crépuscule des Dieux se prolongent en trois pages grandioses et visionnaires écrites peu après 1900 : les Gurrelieder de Schönberg, A Mass of Life de Delius et le Poème du feu de Scriabine, qui empruntent chacune une part de leur magie aux sortilèges du chef-d’œuvre de Wagner. C'est bien la vision enchanteresse d'un « ailleurs » qui imprègne l'après-cataclysme. S'installe une atmosphère magique et transparente qui renouvelle la vision enchantée de l'arc-en-ciel à la fin de L'Or du Rhin. Mais ce miracle sonore est d'une nature différente ; allégé de tout marchandage mercantile ; c'est la passerelle lumineuse qui nous mène de l'autre côté, sur le seuil d'un monde encore vierge...

 

Michel Fleury – publié le 27/04/26

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