Dossiers Musicologiques - Romantique

Dans la maison d'Edvard Grieg à Troldhaugen

Dans la maison d'Edvard Grieg
Edvard Grieg (1843–1907), initiateur de l’École nationale norvégienne, s’est inspiré de la tradition populaire. Ses harmonies novatrices et évocatrices en font également le précurseur de l’impressionnisme.
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Conservée telle qu’il l’a laissée, la résidence d’un créateur est un témoignage irremplaçable sur sa vie, sa personnalité et ses goûts. Permettant de replacer son œuvre dans le cadre où elle a été créée et dans la vie sociale de son auteur, elle permet ainsi de mieux comprendre cette dernière. Les murs et les objets content leurs secrets.

Tel est le cas de la maison de Grieg : mobilier, tableaux et photos nous racontent la vie du compositeur et sont imprégnés de sa musique au point que l’on a l’impression qu’il va, d’un instant à l’autre, franchir la porte du salon et s’installer au piano pour nous jouer quelques-unes de ses Pièces lyriques.

Peindre la nature et le peuple

Grieg est l’un des premiers grands panthéistes de la musique, et la situation même de sa demeure reflète ce mysticisme de la Nature. Déjà, dans la résidence de ses parents à Landås (une propriété située sur les premières pentes de la montagne, près de Bergen, sa ville natale), puis, bien plus tard, lorsqu’il s’était établi à Lofthus, au bord du Sørfjorden dans le Hardanger, au sud de Bergen, en plus de la maison où il résidait, il s’était fait aménager une cabane isolée entre la montagne et le fjord, avec un piano, pour pouvoir composer en étroite communion avec la nature. Car la beauté du décor naturel de son pays l’emplissait d’un sentiment permanent d’émerveillement : devant les forêts de bouleaux et de sapins, les parois abruptes des montagnes presque verticales, émaillées de chutes grandioses, les glaciers sur les sommets lointains ou les pierres recouvertes de mousse.

Une extraordinaire capacité d’innovation dans le domaine de l’harmonie a favorisé son objectif de transposer ces spectacles naturels en musique : certains passages du concerto pour piano et des deux dernières sonates, certains lieder et certaines Pièces lyriques comptent au nombre des premières réussites de l’impressionnisme et annoncent Delius, Debussy et Ravel. L’amour des paysages du pays natal se doublait de celui du peuple qui vivait là, fidèle à ses traditions. Grand marcheur, Grieg a noté auprès des paysans, au cours de ses randonnées en montagne, d’innombrables chants populaires. Pour rendre au piano les savoureuses résonances de la viole du Hardanger, il a trouvé des audaces d’écriture qui ont encore stimulé son imagination harmonique : son impressionnisme jaillit de la terre natale, et anticipe en ce sens sur Bartók (Concerto pour piano n° 3 de ce dernier). Peu doué pour les vastes constructions symphoniques d’un Sinding ou d’un Sibelius, le miniaturiste Grieg s’avère pourtant un puissant novateur, que l’on peut mettre en parallèle avec Moussorgski. Il est un peintre en musique très suggestif, qui a transposé dans son art les paysages mystiques de son compatriote le peintre des montagnes, Christian Dahl.

En 1884 il ressentit le besoin de se créer un foyer définitif au cœur de la nature (et en même temps proche du monde paysan et des traditions ancestrales de son pays) et conforme à son caractère paisible. Un terrain fut acheté sur les rives du petit lac de Nordas situé au sud de Bergen, à Troldhaugen – nom bien en accord avec la prédilection du musicien pour les légendes de son pays, puisqu’il signifie « le tertre des Trolls ». Construite sur les plans de son cousin architecte, la villa est typique de l’époque, avec sa vaste véranda et sa tour panoramique. Loin d’être aussi grande que Wahnfried, elle est cependant spacieuse et son ameublement témoigne à la fois d’une élégance et d’un équilibre harmonieux, ennemi des excès, à l’instar de la musique du propriétaire. Ici aussi, en contre-bas de la villa, une hutte est aménagée au bord du lac pour composer.

La maison de Nina et Edvard

Edvard et sa femme Nina s’installèrent en avril 1885 à Troldhaugen : de nombreuses photos du couple et le célèbre tableau de Peder Severin Kroyer représentant Edvard au piano, accompagnant sa femme, font de la villa le symbole d’une union heureuse et durable. Cousine d’Edvard, Nina avait passé son enfance au Danemark et y avait étudié le chant. Comme son cousin, elle était petite et lui ressemblait. Ils donnèrent ensemble d’innombrables concerts. Lui, une épaule plus haute que l’autre, avec sa grosse tête couronnée d’abondants cheveux blonds, semblait quelque troll bienveillant en train d’accompagner au piano une petite fée des bois. Fiancés dès 1864, ils se marièrent en 1867 lorsque le poste de chef d’orchestre de la Philharmonie d’Oslo leur apporta la sécurité financière indispensable. Elle devint l’interprète parfaite et partenaire obligée de Grieg pour l’exécution de ses lieder. Après la mort de son mari, elle vécut surtout au Danemark, revenant cependant souvent en Norvège pour y donner des concerts, notamment en 1929. Malgré la disparition précoce de leur petite fille Alexandra, née en 1868, les deux décades suivant leur mariage furent les années heureuses de leur vie ; par la suite, face à la lente détérioration de sa santé, Edvard trouva à ses côtés une précieuse alliée qui s’efforça de maintenir les conditions lui permettant de poursuivre jusqu’au dernier moment une vie d’artiste très active, aussi bien comme compositeur que comme interprète.

On trouve également les portraits des maîtres du passé les plus révérés par notre musicien : Bach, Schumann, Wagner, Liszt dont il fut l’ami et qui lui prodigua ses conseils (en 1869, il avait reçu une bourse du Ministère des Cultes et de l’Instruction pour aller étudier à Rome auprès de son mentor). À partir de 1885, la vie de Grieg se partage entre Troldhaugen, les tournées de concerts dans les capitales européennes, les séjours d’hiver au Danemark, en Allemagne ou à Oslo pour échapper au froid humide de l’Ouest norvégien, et, l’été, les randonnées en haute montagne avec des amis (il trouvait dans la marche en altitude l’antidote au mauvais état de son unique poumon). Les hautes montagnes du Jotunheimen, au cœur de la Norvège, étaient le but de prédilection de ces équipées : ainsi avec le poète danois Holger Drachmann, ou avec le compositeur hollandais Julius Roentgen, qui a écrit une suite orchestrale Aus Jotunheim, inspirée par des airs populaires sans doute notés lors de ces expéditions et dédiée à Nina et Edvard « pour leur 25e anniversaire de mariage ».

Comme l’attestent les dizaines de photos et de portraits tapissant les murs, le tempérament généreux, sincère, enthousiaste et bienveillant de Grieg ajouta de nombreux amis glanés au fil de ses tournées européennes à ses amitiés norvégiennes. Son grand aîné le violoniste Ole Bull, lui aussi originaire de Bergen, qui attesta du précoce talent d’Edvard pour pousser ses parents à l’envoyer au Conservatoire de Leipzig ; ses contemporains Richard Nordraak et Johan Svendsen, qui posèrent avec lui les bases d’une musique symphonique spécifiquement norvégienne, l’anglais Frederick Delius dont il persuada à son tour le père de l’envoyer à Leipzig et qui devait greffer sur le talent de miniaturiste de Grieg la grande manière de Wagner pour produire cette grandiose évocation des cimes norvégiennes : A Song of the High Hills, le tout jeune pianiste-compositeur australien Percy Grainger qui devint, au dire même de l’auteur, le meilleur interprète de son concerto. Parmi les écrivains, Henrik Ibsen qui lui commanda la musique pour sa pièce Peer Gynt, mais dont il n’aimait pas la froideur critique, alors qu’il se sentait très proche de Bjørnstjerne Bjørnson, généreux, démonstratif et enthousiaste, pour qui il composa trois musiques de scène. C’est d’une pièce de Bjørnson que s’inspire l’opéra de César Franck Hulda.

Ainsi la villa de Troldhaugen fait-elle revivre, aux côtés de Grieg, l’une des périodes les plus riches de la culture norvégienne. C’est aussi un trait d’union entre la Norvège et la France. Grieg fit au moins trois tournées triomphales à Paris. Précurseur de l’impressionnisme, il montra beaucoup d’affinités avec la musique française (il admirait beaucoup César Franck). Ravel pouvait ainsi déclarer en 1926 : « Jusqu’à présent, je n’ai jamais écrit une page qui ne soit pas influencée par Grieg. » Ces paroles auraient pu être reprises à son compte par Debussy, malgré l'aigre plume de Monsieur Croche qui n'affectait de voir dans les œuvres du Norvégien qu’une « musique pour convalescent des quartiers riches. »

Michel Fleury

Repères

  • 15 juin 1843

    naissance à Bergen, dans une famille de marchands où la musique tient une place importante
  • 1848-1858

    première formation musicale par sa mère bonne pianiste
  • 1858-1862

    études (piano et harmonie) au Conservatoire de Leipzig
  • 1861-1905

    vaste corpus de lieder d’après des poètes norvégiens principalement
  • 1863

    sa vocation de musicien national fortifiée par l’amitié de Richard Nordraak
  • 1866

    Ouverture de concert En Automne op. 11
  • 1867-1901

    10 cahiers de Pièces lyriques pour piano
  • 1868

    Concerto pour piano en la mineur op. 16
  • 1872

    musiques de scène pour Sigurd Jorsalfar (Bjørnson) op. 22 et pour Peer Gynt (Ibsen) op. 23
  • 1873

    fragments d’un opéra inachevé Olav Trygvason (Bjørnson)
  • 1875

    Ballade pour piano op. 24
  • 1883

    Sonate pour violoncelle et piano op. 36
  • 1884

    Suite dans le style ancien Du temps de Holberg op. 40
  • 1887

    Sonate n° 3 pour violon et piano op. 45
  • 1896

    19 Mélodies populaires pour piano op. 66
  • 1898

    Danses symphoniques op. 64
  • 4 septembre 1907

    mort à Bergen, au moment de s’embarquer pour une tournée en Écosse

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