Dossiers - Contemporain

Esteban Benzecry Le rythme et la couleur

Esteban Benzecry
© Arnaldo Colombaroli Né en 1970, Esteban Benzecry étudie en Argentine puis au Conservatoire de Paris. Il est aujourd'hui l'une des grandes voix du continent sud-américain.
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Les œuvres de Esteban Benzecry tissent d'hallucinantes toiles orchestrales, à la fois luxuriantes dans leurs timbres et surprenantes dans leur déroulement poétique. L'argentin est le compositeur en résidence de la saison 15/16 de l'Orchestre Pasdeloup.

Sans lendemain, les créations musicales d'aujourd'hui ? Demandez à Esteban Benzecry, compositeur en résidence de l'Orchestre Pasdeloup. Son œuvre Colores de la Cruz del Sur a été jouée près d'une soixantaine de fois, tant en Amérique du Sud (Argentine, Vénézuela, Chili), Amérique du Nord (orchestres d'Atlanta, Seattle, Fort-Worth) qu'en Europe ou Australie. Pas mal pour une création commandée à l'origine en 2002 par Radio France ! Si on ajoute que son triptyque Rituales Amerindios fut tout simplement commandé par trois orchestres (Los Angeles, Göteborg, Simon Bolivar) et créé par le célèbre Gustavo Dudamel, on comprendra aisément qu'Esteban Benzecry est incontestablement une star dans le monde symphonique, comme en témoigne cette saison sa carte blanche à l'Orchestre Pasdeloup puis à l'Orchestre de Cannes Provence-Alpes-Côte d'Azur en 2016/17.

Force du folklore

Pourtant, c'est un compositeur inquiet qu'on rencontre, dont on apprend par exemple qu'il n'a pas de maison d'édition, et qui reste, selon lui, isolé en France comme de l'autre côté de l'Atlantique : « Je ne suis lié à aucune institution et ma musique est difficile à classer. Pour certains publics, notamment aux États-Unis, je suis trop moderne ; pour d'autres festivals spécialisés, je suis trop classique. Mais cela est en train de changer, notamment en France grâce à la carte blanche de l'Orchestre Pasdeloup. »

S'il fallait trouver une filiation à cette musique magique, on pencherait volontiers du côté de tous ces orchestrateurs superlatifs, Olivier Messiaen, Qigang Chen, Jean-Louis Florentz, qui puisent dans les cultures extra-européennes de fabuleuses épopées sonores. Une influence que le compositeur revendique sous la fière bannière d'une double identité : « Dans ma musique, on trouve la force typique d'un compositeur sud-américain mais je suis très attaché à la palette orchestrale française. Dans mes dernières œuvres, il y a des couleurs qui viennent de Dutilleux et de la musique spectrale. »

Instrument de prédilection, et cela étonne de la part d'un homme qui tient plutôt du format réduit, l'orchestre bien sûr, si possible de grande envergure. Benzecry cultive sans vergogne un goût pour les grandes fresques sonores, féériques et colorées, qui sont autant de scénographies sonores. « J'ai commencé par la peinture, confirme-t-il. Je suis même diplômé des Beaux-Arts. Mes premiers tableaux subissaient l'influence des grands muralistes mexicains, comme Diego Rivera. Je pense que cela s'entend dans ma musique car mon langage est très visuel, et il y règne une certaine angoisse onirique ».

Autre élément fondamental de la musique de Benzecry, et cela aussi peut paraître surprenant de la part d'un compositeur argentin, le folklore andin. Comment expliquer l'attrait de rythmes typiques, pour un compositeur urbain, provenant d'un pays largement colonisé par l'émigration européenne ? La réponse est simple, le plaisir : « J'ai toujours été attiré par ce folklore. L'Amérique du Sud est un continent musical qui a beaucoup de potentiel et je trouve dommage que nous, Argentins, portions un regard souvent péjoratif sur notre folklore. Si ces traditions nous paraissent exotiques, c'est parce que nous, Argentins, cherchons trop à imiter les Européens. Moi, j'ai toujours adoré ce folklore et la musique d'Alberto Ginastera a été mon guide car il m'a montré qu'on pouvait s'inspirer du continent tout en gardant un style personnel. »

Génie de la couleur

Avec cette ouverture d'esprit, et ce génie de la couleur, Esteban Benzecry ne pouvait qu'intéresser l'Orchestre Pasdeloup. Entamée en 2005, la relation entre le compositeur et la formation culmine cette année par une carte blanche qui fera entendre pas moins de dix œuvres au cours de la saison 2015/2016 des Pasdeloup. Le thème général de la saison va, en outre, comme un gant à l'ancien peintre que fut Benzecry : « Couleurs ». Le principal intéressé est bien sûr particulièrement reconnaissant de la chance que cette gigantesque rétrospective représente : « L'Orchestre Pasdeloup a toujours eu la volonté de faire connaître de nouveaux compositeurs et de jeunes solistes, comme Nemanja Radulovic. C'est un orchestre qui fait des programmations très courageuses et populaires à la fois, car les concerts sont toujours pleins. Et puis, quand un spectateur assiste à un concert de Pasdeloup, il sait qu'il aura des surprises ! ».

Et ces surprises seront double en ce mois, puisque Benzecry présente le 23 avril une création appelée Aurora Austral inspirée d'un phénomène lumineux extrêmement rare. Attention, la démarche n'a rien de scientifique ici ; c'est le regard poétique qui compte. Le compositeur l'avoue : « Je suis un musicien plutôt intuitif ; je tâche simplement de représenter ces vibrations électriques, ces couleurs et je ne n'ai pas envie de théoriser ce que je fais. Pour moi, la composition est un acte de passion et de foi. L'important est l'impulsion qui vous pousse à créer ». Avec cette vitalité et cette force de suggestion, l'Orchestre Pasdeloup offre une explosion de couleurs, grâce à un compositeur, poète et magicien de la lumière, du vif au flamboyant.

Laurent Vilarem

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