Portraits - Chef

René Jacobs L’érudit

René Jacobs Partager sur facebook

Chanteur-pionnier de la révolution baroque des années 1970, puis chef universellement estimé, René Jacobs défend avec érudition et intensité un répertoire allant de Monteverdi à Rossini. Il fait en janvier ses débuts au Palais Garnier dans il primo omicidio d’Alessandro Scarlatti. Rencontre.

Il est fort symbolique que ces débuts s’effectuent avec une œuvre pour le moins insolite, Il primo omicidio, overo Cain d’Alessandro Scarlatti : « Ce n’est pas moi qui ai choisi cette partition et j’avoue avoir même été très surpris quand l’Opéra de Paris l’a proposée. C’est l’écoute de mon enregistrement qui a déclenché le projet, parce que l’Opéra a pensé qu’il s’agissait d’une œuvre très adaptée à ce que Romeo Castellucci pouvait bien faire, après sa mise en scène de Moïse et Aaron de Schönberg. Il s’agit en effet d’une histoire biblique, un oratorio et non un opéra. J’en ai été très heureux évidemment parce que je lutte depuis de nombreuses années pour donner la musique d’Alessandro Scarlatti ». René Jacobs est certainement le chef actuel ayant le plus obstinément œuvré pour la redécouverte du compositeur napolitain : outre Il Primo Omicidio (Harmonia mundi, 1998), on lui doit des gravures de la Passio secundum Ioannem (DHM, dès 1990), projet auquel il participa en tant que chanteur, et La Griselda, l’ultime opéra de Scarlatti (Harmonia mundi, 2003).

Si tous s’accordent sure le rôle essentiel qu’il a joué dans l’évolution de la musique italienne, Scarlatti peine à trouver sa place légitime dans les programmes de concert : « Il est fort dommage que la popularité des opéras de Händel ait éclipsé l’œuvre de tous ses contemporains. Il y a tant de chefs-d’œuvre restant à découvrir chez Scarlatti. Ce dernier a presque exclusivement composé de la musique vocale : on connaît de lui 85 titres d’opéra, dont la moitié existe encore, et entre 600 et 700 cantates – j’en ai moi-même beaucoup chantés par le passé. Certaines appartiennent à la musique la plus avant-gardiste de l’époque et surprennent même maintenant sur le plan harmonique ». Sans doute s’effraie-t-on inutilement de la quantité pharamineuse de partitions laissées par le Palermitain, notre époque éprouvant maints préjugés envers les compositeurs trop prolifiques. Mais il est des signes qui ne trompent pas : « Tout le monde sait que Händel a inlassablement recyclé sa musique. Quand il inventait une belle mélodie et qu’elle plaisait au public, il n’hésitait pas à la réemployer en l’adaptant à un nouveau texte. Mieux encore, il volait parfois la musique d’un collègue, par exemple celle de Telemann ! C’était encore pire avec Vivaldi. Or, chez Scarlatti, ce phénomène est totalement absent, son imagination était bien trop grande ».

S’il œuvra abondamment à Rome, Alessandro Scarlatti incarne bien, selon René Jacobs, une « école napolitaine » alors hégémonique en Europe : « Il y a dans sa musique des éléments typiques de Naples : je citerai d’abord un type bien précis d’aria da capo au rythme de « sicilienne », qui est celui le plus fréquemment utilisé dans les airs de Il Primo Omicidio. Il s’agit d’un rythme avec un caractère berçant, généralement lent, mais il y a divers degrés dans cette lenteur. L’idée de la sicilienne vient du sud de l’Italie, et se répand ensuite dans toute l’Europe : Bach l’utilise ainsi dans le grand chœur d’introduction de la Passion selon Saint Matthieu. Brahms, qui en plein xixe siècle se passionnait pour la musique ancienne, louait les siciliennes de Scarlatti. Dans sa propre musique la sicilienne, qu’il appelait « berceuse de la mort », revient régulièrement ».

L’aria da capo, une tâche difficile

À l’époque baroque, le même langage musical prévalait tant au théâtre qu’à l’église, mais opéra et oratorio différaient clairement l’un de l’autre : « On donnait les oratorios dans des salles faites pour cela, qui s’appelaient d’ailleurs des oratoires, mais aussi dans des églises. Souvent, lorsqu’on donnait un oratorio, on installait un grand tableau interprétée par les chanteurs et cela a sans doute été le cas pour Il primo omicidio. Les chanteurs utilisaient leur partition, mais intensifiaient les paroles avec des gestes, quoique les traités de l’époque indiquent bien que dans les oratorios, on devait faire moins de gestes qu’à l’opéra ».

Au Palais Garnier, René Jacobs s’attèlera à la tâche avec une rigueur et une honnêteté intellectuelles devenues proverbiales, s’inscrivant en faux contre certaines pratiques répandues à l’heure actuelle : « Nous avons en premier lieu cette tâche difficile de traiter l’aria da capo. 
De nos jours, en particulier dans les opéras de Händel qui sont maintenant donnés partout, j’entends beaucoup d’excès dans ce domaine. Le da capo (la reprise) est sensé aller au-delà de la prima volta, avec l’ajout de variations, lesquelles doivent rester très simples car une des lois de l’oratorio est que la vanité des chanteurs ne doit jamais prendre le dessus sur l’exécution musicale. Même dans l’opéra, il faut éviter les débordements parce que l’objectif de ces variations était avant tout rhétorique : un air est comme le discours d’un orateur. Dans la première partie, la partie A, le chanteur défend une thèse ; dans la partie B, il présente les contre-arguments de ceux qui ne sont pas d’accord avec lui ; enfin, dans la reprise, il revient à sa thèse avec encore plus d’arguments, des variations – et non pas des ornements, un terme que je n’aime pas beaucoup ».

L’obligation de déclamer

De même, le chef belge n’a de cesse de rendre au récitatif son importance – il est après tout le moteur dramatique de l’œuvre et a toujours fait l’objet de soins particuliers de la part des (bons) compositeurs : « Trop de musiciens oublient que le récitatif est d’abord de la poésie, avec la musique des vers. Et lorsque qu’on parle de vers, on doit tout de suite penser à l’obligation de les déclamer. À l’époque, on lisait la poésie à haute voix, en déclamant, recitar en italien. Ces vers peuvent ressembler à de la prose, mais il ne s’agit pas de prose. Il faut relire la musique avec cela en tête, et comprendre le rythme du récitatif. Par exemple, il y a beaucoup de pauses. Très souvent, les chanteurs – les chefs et les metteurs en scène aussi, à vrai dire – les négligent parce que ça ne va pas assez vite. Mais il faut respecter toutes ces pauses car elles servent à rendre la déclamation plus claire. Il ne faut surtout pas dire que le récitatif doit être chanté, mais il ne faut pas non plus dire qu’il doit être parlé. Le terme exact est bien cette « déclamation », qui se situe entre le chant et le parlé, et qui respecte la notation rythmique du compositeur».

On ne peut que s’incliner devant cette immense érudition. Mais l’homme de culture laisse la place au musicien dès que la première note résonne. Nouvelle preuve au Palais Garnier.

Yutha Tep

Du Tac au Tac

  • Votre compositeur préféré ?

    Sincèrement, je suis incapable de répondre.
  • Votre œuvre pour une île déserte ?

    La Missa solemnis de Beethoven, parce qu’elle est tellement énigmatique. J’aurais peut-être des réponses sur une île déserte.
  • Le livre que vous recommanderiez à un musicien ?

    Mozart Oder die Entdeckung der Liebe (Mozart ou la découverte de l’amour) de Dieter Borchmeyer, malheureusement pas traduit en français.
  • Le peintre le plus musical ?

    Il est plus facile de répondre à la question inverse… Je dirai quand même Caravaggio, que je mettrai en regard avec Monteverdi.
  • Le métier qui ressemble le plus à celui de musicien ?

    La cuisine certainement. Ma femme et moi aimons manger et avons une très grande admiration pour les jeunes chefs qui ont parfois des idées magnifiques.

3 CD

  • Johann Sebastian Bach

    Johann Sebastian Bach

    Passion selon Saint Matthieu Staats & Domchor Berlin, Akademie für Alte Musik Berlin. Avec S. Im, B. Fink, W. Güra, T. Lehtipuu, J. Weisser, K. Wolff. 3 CD Harmonia mundi
  • Georg Friedrich Händel

    Georg Friedrich Händel

    Agrippina Akademie für Alte Musik Berlin. Avec A. Penda, J. Rivera, S. Im, B. Mehta, M. Fink, N. Davies, D. Visse… 3 CD Harmonia mundi
  • Wolfgang Amadeus Mozart

    Wolfgang Amadeus Mozart

    La Flûte enchantée RIAS Kammerchor, Akademie für Alte Musik Berlin. Avec D. Behle, M. Petersen, D. Schmutzhard, S. Im, A.K. Kaappola, M. Fink, K. Azesberger. 3 CD Harmonia mundi.