DOSSIER

Mozart

La flûte enchantée

Portrait posthume de Mozart par Barbara Krafft.

TRIOMPHE ABSOLU EN SON TEMPS, LA FLÛTE ENCHANTÉE FASCINE TOUJOURS AUTANT AUJOURD’HUI. ENTRE FÉÉRIE, FANTAISIE, ET PROFONDEUR, L’HISTOIRE EST PORTÉE PAR UNE MUSIQUE RAYONNANTE QUI PARLE À TOUS LES PUBLICS ET QUI A FAIT DE CET OPÉRA L’UN DES PLUS POPULAIRES DU GENRE.

Lorsque Mozart compose Die Zauberflöte, il traverse une période difficile de sa vie. Così fan tutte, son dernier opéra créé en 1790, n’est pas un triomphe. Peut-être est-ce pour trouver une échappatoire qu’il conçoit son nouvel ouvrage avec tant de liberté et de fantaisie, aussi bien au niveau du livret qu’au niveau musical. Le 30 septembre 1791, au Theater auf der Wieden, il le dirige pour la première fois depuis le clavecin, remportant un succès immense. Il est d’ailleurs lui-même particulièrement satisfait de sa partition, et viendra assister à de multiples représentations du spectacle. La Flûte enchantée sera donnée, rien que le mois suivant, 24 fois, dans une salle affichant complet tous les soirs.

La Flûte enchantée est un singspiel, c’est-à-dire d’un type d’opéra allemand où la musique est entrecoupée de dialogues parlés, à la manière de l’opéra-comique français. Le ton est en général plus léger que celui d’une tragédie et dans ce sens Die Zauberflöte est presque l’exact contraire de La Clémence de Tituscomposée à la même période (les créations des deux œuvres se feront d’ailleurs à quelques semaines d’écart). La Flûte enchantée est pensée pour un large public et destinée à un théâtre populaire où des comédiens-chanteurs interprèteront les rôles. Le livre de contes orientaux en trois volumes Dschinnistan de Christoph Martin Wieland est réutilisé pour l’élaboration du livret : l’un de ces contes intitulé « Lulu oder die Zauberflöte » (Lulu ou la flûte enchantée) servira de base à l’histoire. C’est Emanuel Schikaneder que Mozart choisit comme librettiste. Comédien, chanteur (il incarnera Papageno à la création de l’opéra), Schikaneder est aussi directeur d’une troupe de théâtre et du Theater auf den Wieden depuis 1789, qui donne des spectacles destinés à un public populaire.

Féérie et franc-maçonnerie

De prime abord, le livret de Schikaneder (auquel Mozart a bien sûr étroitement collaboré) peut sembler déroutant, mais c’est aussi ce qui fait la richesse de l’œuvre. On suit le parcours d’un couple qui devra affronter des épreuves pour accéder à la connaissance. Orientalisme, féérie, comique et symboles maçonniques, plusieurs niveaux de lecture sont possibles. On retrouve le goût du compositeur pour l’exotisme (comme dans L’Enlèvement au Sérail) : un décor égyptien est planté avec pyramides et palmiers en arrière-plan, Sarastro est présenté comme un prêtre d’Isis et d’Osiris, Tamino est décrit vêtu d’un habit japonais…

Mais plus que l’exotisme, c’est une atmosphère de conte de fée qui semble nimber l’œuvre. L’époque n’est pas réellement identifiable et le lieu est tout aussi imaginaire puisqu’il s’agit du « Royaume de la Reine de la Nuit » où l’on rencontre un prince, un serpent géant ou encore un oiseleur. Les instruments de musique possèdent des pouvoirs merveilleux et un décor sonore participe à la magie du tableau : la partition nous fait entendre des coups de tonnerre, le fracas d’un tremblement de terre et bien d’autres bruits évocateurs. Le livret prévoit également moult effets visuels assurés par des machines incroyables. Une montagne s’ouvre, une table surgit de terre, un engin volant apparait… Les changements de décors s’enchaineront tout au long de l’œuvre. Mozart conçoit indubitablement son ouvrage comme un grand spectacle, destiné à effrayer, étonner, émerveiller.

Une fois ce constat fait, on ne peut ignorer cependant que des symboles et des idées maçonniques ressortent de la partition, à un second niveau de lecture. Certains considèrent même La Flûte enchantée comme une œuvre fondamentalement ésotérique, appuyant leur théorie sur l’inclination avérée de Mozart pour la franc-maçonnerie. Des idéaux de sagesse, de vérité et de fraternité sont définis par Sarastro et la communauté des prêtres, et les épreuves auxquelles sont confrontés Pamina et Tamino pourraient évoquer des rites maçonniques. Le chiffre 3, symbole essentiel de la pensée maçonnique, est omniprésent dans la partition. Dès les premières notes, la tonalité de mi bémol majeur est posée (avec trois bémols à la clef). Trois accords retentissent, et réapparaitront après la marche des prêtres au début de l’acte II. Les Dames sont elles aussi au nombre de 3, tout comme les enfants. L’intrigue nous donne à voir comment la lumière, symbole de sagesse et de raison représentée par Sarastro, l’emportera sur les ténèbres, c’est-à-dire la tromperie et l’obscurantisme incarnés par la Reine de la Nuit.

Un kaléidoscope musical

L’élément le plus caractéristique peut-être de La Flûte enchantée, c’est la liberté évidente que s’est octroyée Mozart dans ses choix. Des genres musicaux et théâtraux éclectiques sont assemblés. Le compositeur rend hommage à des écritures bien différentes, héritées de diverses époques et pays, tout en proposant des idées d’une inventivité rare.

Les contrastes de formes et de styles musicaux entre les airs des différents personnages constituent une splendide mosaïque. Des airs à vocalises typiques sont confiés à la Reine de la nuit. Le premier, « O zittre nicht », prend même des accents belcantistes (tel qu’il existait au xviiie siècle) lorsque le personnage séduit Tamino pour mieux le manipuler. Il s’inscrit dans la tradition de l’opera seria par sa construction en trois parties : récitatif, partie lente, partie animée. Le second air de la Reine de la nuit, « Der Hölle Rache », qui doit sa célébrité à ses contre-fa piqués réputés extrêmement difficiles d’exécution, porte la virtuosité à des sommets rarement atteints et pourrait être considéré comme un « air de furie ». Le personnage de Papageno fait de certains passages de véritables scènes de farce qui tranchent avec les airs de type opera seria : à l’acte I, il se retrouve à chanter la bouche fermée à cause d’une punition des trois Dames, plus tard il bégaiera à la vue de Papagena dans leur célèbre duo à la fin de l’acte II. Son air « Der Vogelfänger bin ich ja », de forme strophique, évoque les lieder populaires. Le registre pathétique n’est pas non plus exclu de la partition, et Mozart le déploie avec intensité dans l’air de Pamina « Ach, ich fuhl’s ». Cet air et celui de Tamino, relativement brefs et dépouillés de vocalises, caractérisent les personnages de manière aussi efficace qu’inventive sur le plan formel. Au final du second acte, c’est à la musique religieuse que le compositeur fait appel en réutilisant le cantus firmus d’un choral luthérien (Ach Gott von Himmel sieh’ darein). Il expérimente d’autre part des polyphonies complexes dans les chœurs, avec un contrepoint hérité de Bach.

Ce kaléidoscope de registres n’empêche nullement la partition de former un tout complètement cohérent, au service d’une intrigue qui fait écho à des questionnements essentiels sur la vie, sur ses énigmes et sur la spiritualité. Et c’est probablement cette richesse qui fait de La Flûte enchantée un chef-d’œuvre.

Élise Guignard

REPÈRES

27 janvier 1756 : naissance de Mozart à Salzbourg
1762 : premières compositions
16 juillet 1782 : création de L’Enlèvement au sérail
1788 : Symphonies n° 29, 40 & 41
26 janvier 1790 : création de Così fan tutte
6 septembre 1791 : création de La Clémence de Titus
30 septembre 1791 : création de Die Zauberflöte
5 décembre 1791 : Mort de Mozart.
N°308
NOVEMBRE 2017

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