retour à la liste des articles de Cadences N° 288 - Novembre 2015
DOSSIER

Maurice Ravel

Concertos pour piano

À égale distance de la sensibilité et de l’intelligence, ce magicien des sons a concilié une imparable perfection à une envoûtante poésie.

AU-DELÀ DE LEUR DISSEMBLANCE, LES DEUX CONCERTOS SE COMPLÈTENT ET RÉSUMENT À EUX SEULS LA PERSONNALITÉ GÉNIALE DE LEUR AUTEUR.

Entrepris à l’automne 1929, les deux concertos pour piano sont les deux dernières œuvres importantes de Ravel. Leur composition fut menée de front. Initialement conçu comme une rhapsodie « basque », le Concerto en sol répond à une commande de Serge Koussevitzky pour le 50e anniversaire de l’Orchestre symphonique de Boston. La composition en fut interrompue par une commande, par le pianiste autrichien Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit au cours de la guerre de 1914, d’un concerto n’utilisant que la main gauche. Le Concerto en sol fut terminé un peu plus tôt que son jumeau, à l’automne 1930. Les deux œuvres sont assez dissemblables : le classicisme du Concerto en sol contraste avec le romantisme noir et la forme rhapsodique, d’un seul tenant, du Concerto pour la main gauche. Il existe cependant plus d’un point commun entre eux. Tous deux portent l’empreinte du jazz. Par ailleurs, les recherches visant à donner à la main gauche du concerto en ré majeur autant d’ampleur qu’aux deux mains ont influencé la cadence du soliste dans le Concerto en sol, à la fin de la réexposition du premier mouvement : le thème lyrique servant de base à cette section est chanté par la très difficile partie de main gauche qui s’accompagne elle-même au moyen d’une houle d’arpèges, tandis que la main droite fait entendre un contrechant perlé en trilles. Enfin, si la lettre et l’esprit du classicisme sont davantage en évidence dans le Concerto en sol, l’inclination de l’auteur pour les anciennes formes et les anciennes tournures se perçoit également dans son frère jumeau, au travers d’une monumentale sarabande et les inflexions modales du piano renvoient aux archaïsmes sophistiqués du Tombeau de Couperin, de certaines pièces de Ma mère l’Oye ou de la Pavane pour une infante défunte.

De l'équilibre classique...

L’esprit classique du Concerto en sol est confirmé par l’intention initiale de Ravel de l’intituler « divertissement ». Le premier mouvement et le finale font la part belle au style de toccata, et illustrent dans leurs grandes lignes les propos de l’auteur suivant lesquels la musique d’un concerto « peut être brillante et gaie et faire fi du drame comme de la profondeur. » Il est vrai que la retenue et la concision peuvent être les garants les plus efficaces de l’intensité d’expression : ce que démontre dans sa grave sobriété et la pureté de ses lignes l’émouvante méditation du mouvement lent. Mozart (pour la forme) et Saint-Saëns (pour l’écriture pianistique à la fois brillante et claire) sont les deux références mentionnées par l’auteur. On peut leur adjoindre Gershwin et son Concerto en fa, pour l’atmosphère de danse jazzy qui perce ici ou là. Le caractère basque est en évidence dans le premier mouvement, avec son imitation du fifre et du tambourin sur un rythme de branle : le signal du départ est donné par un coup de fouet qui claque comme un coup de pistolet, le motif allègre perçant à la petite flûte au travers des arpèges du piano en bitonalité (sol majeur/ fa dièse majeur) au rythme des altos et des violons en pizzicato. Un motif secondaire, Meno Vivo, légèrement syncopé et pourvu d’une phrase expressive descendante (un écho de Gershwin ?), fait office de pont et conduit au second thème : une belle courbe mélodique d’une saveur langoureuse toute ravélienne, relevée de dissonances syncopées jazzy. Après un bref développement, la réexposition très libre comporte trois moments de pure et ravélienne magie : deux sections statiques traversées de mystérieux chuchotements (arpèges de la harpe, puis des bois) juste avant la cadence du piano sur le thème lyrique, en poignante effusion sous des trilles frémissantes. Ravel affirma que l’émouvant mouvement lent était calqué sur celui du Quintette pour clarinette de Mozart. Le monologue étendu du piano dans le style d’une lente sarabande tire son caractère étrangement hypnotique d’un décalage entre le rythme de la mélodie à la main droite (mesure à 3/4) et celui de l’accompagnement (3/8). La hautaine sérénité de sa courbe n’est pas sans rapport avec certaines compositions hiératiques de Satie. Une légère angoisse perce au travers d’un épisode dissonant, le piano tissant d’arachnéens acrostiches au-dessus des lentes gammes d’accords ascendants de l’orchestre, avant le retour de la sarabande au cor anglais, sertie de délicates ornementations dans le registre élevé du piano. Les quatre accords qui claquent en coups de feu sur la ligne de départ du final déclenchent une ruée irrésistible. Cette course folle, éperonnée par les glapissements de la clarinette et du piccolo, par les beuglements du trombone et les éclats de fanfare épisodiques des cuivres, s’interrompt sur les quatre accords cinglants, ponctuant cette fois un brutal coup de frein. Ce concerto fut créé le 14 janvier 1932 à Paris, par sa dédicataire Marguerite Long, aux Concerts Lamoureux (Salle Pleyel), sous la direction du compositeur.

...à un romantisme gothique et noir

La part de défi que comportait la rédaction d’une partie de piano pour la seule main gauche du soliste inspira à Ravel l’une de ses œuvres les plus imaginatives mais aussi l’une des plus sombrement dramatiques, dont le romantisme noir se situe dans la filiation directe de Gaspard de la nuit. L’atmosphère cauchemardesque est plantée dès l’entrée en matière par les grognements du basson dans la pénombre des cordes graves, suggérant l’agitation d’un monstre antédiluvien dans les profondeurs de l’océan. Ces prémisses éveillent une réponse aux cors (3 notes descendantes), et s’élèvent peu à peu jusqu’à la surface, éveillant le piano qui affirme une royale et impérieuse majesté : un majestueux exorde ayant valeur d’exhortation, sous la forme d’une grandiose sarabande, reprise peu après par l’orchestre au complet (thème 1). Le soliste s’abime alors dans une méditation plaintive (thème 2), mais la sarabande émergeant graduellement des profondeurs sous des figurations décoratives du piano conduit à une brusque accélération : d’âpres successions descendantes d’accords et des rythmes accentués marquent le début d’un scherzo diaboliquement narquois, aux accents jazzy (en fait dérivé du thème 1). Un motif pentatonique (initialement sur si, chiffre 25) détend momentanément l’atmosphère, mais le motif de cor du début s’insinue peu à peu à la façon d’un spectre (basson, trombone avec sourdine) pour déboucher sur un titanesque climax : la sarabande proférée d’une voix tonitruante par l’orchestre et ponctuée par les arpèges frénétiques du piano. Une longue cadence de ce dernier, se focalisant sur la « plainte » (thème 2) jusqu’ici laissée pour compte, mène le soliste sur des sommets vertigineux, ruisselants d’une fluide et démoniaque virtuosité, avant la chute finale, à la fois narquoise et abrupte, sur un martèlement de la gamme descendante de ré phrygien. L’atmosphère chargée d’angoisse jusqu’au maléfice peut être reliée au goût de l’auteur pour les récits fantastiques ; dédiée et destinée à une victime de la Grande guerre, elle est, sans doute aussi, associée à des visions infernales de carnage, de feu et de sang. Miraculeux alliage de grandeur « louis-quatorzienne » (la sarabande) et de rumeurs de cabaret, le Concerto pour la main gauche constitue l’apothéose sublime de toute une vie de créateur : à la fois tragique et ironique et usant avec un naturel désinvolte des ressources éblouissantes du mélodiste, de l’harmoniste, du rythmicien et de l’orchestrateur. Créé par son dédicataire le 5 janvier 1932 à Vienne (Grosser Musikvereinsaal) sous la direction de Robert Heger, il fut donné en première audition à Paris (Salle Pleyel) le 19 mars 1937 par Jacques Février sous la direction de Charles Münch.

Michel Fleury

© V. Catala

Roger Muraro interprètera les 2 concertos de Ravel dans le cadre de la saison musicale du Musée de l'Armée

Repères

7 mars 1875 : naît à Ciboure

1899 : Pavane pour une infante défunte

1905 : Miroirs pour piano

1908 : Gaspard de la nuit, poème pour piano

1910 : Ma Mère l'Oye

1912 : Daphnis et Chloé

1914 : Trio

1917 : Le Tombeau de Couperin

1920 : La Valse

1925 : L'Enfant et les Sortilèges

1928 : Le Boléro

1930 : Concerto pour la main gauche

1931 : Concerto en sol

1932 : Don Quichotte à Dulcinée

28 décembre 1937 : meurt à Paris

N°311
FÉVRIER 2018

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75009 Paris
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