retour à la liste des articles de Cadences N° 291 - Février 2016
PORTRAIT

Julia Lezhneva

l'art de la vocalise

© Uli Weber

LE PUBLIC PARISIEN CONNAÎT BIEN LA VIRTUOSITÉ ÉBLOUISSANTE DE JULIA LEZHNEVA. EN FÉVRIER, IL AURA UNE DOUBLE OCCASION DE L'APPLAUDIR AU THÉÂTRE DES CHAMPS-ÉLYSÉES : DANS RINALDO DE HÄNDEL, PUIS DANS UN RÉCITAL FAISANT LA PART BELLE À MOZART ET ROSSINI.

On doit indiscutablement à Marc Minkowski la découverte en France de Julia Lezhneva : d'abord dans une Messe en si de Bach qu'un enregistrement chez Naïve est venue immortaliser en 2008, ensuite dans un récital consacré à Rossini, que le label français fit paraître en 2011. Si, dans le premier, on pouvait découvrir la douceur d'un timbre capiteux dans le Laudamus te, le second dévoilait spectaculairement une technique qui laissait bouche bée. Entretemps, un Premier prix au Concours d'opéra de Paris en 2010 achevait de convaincre chacun qu'avait lieu, littéralement sous nos oreilles, l'éclosion d'une chanteuse hors du commun. En 2016, le statut d'étoile de la soprano russe ne souffre plus aucune contestation mais n'a nullement entamé la modestie avec laquelle Julia Lezhneva aborde sa musique.

Pour sa première apparition du mois de février au 15 Avenue Montaigne, ce sera Almirena dans Rinaldo de Händel, aux côtés de Franco Fagioli (Rinaldo) et Karina Gauvin (Armida), l'ensemble Il Pomo d'Oro étant placé sous la baguette de Stefano Montanari. On se dit qu'elle ne fera qu'une bouchée de cette partition. Loin de là : « Il s'agit de ma première Almirena. Il serait faux de croire qu'il s'agit d'un rôle facile : d'abord, parce qu'il est tellement connu, ensuite parce qu'il s'agit d'une partie extrêmement belle, notamment dans sa féminité, dans sa souffrance qu'il n'est pas aisé de traduire. Le fait aussi qu'il n'est pas si développé – il l'est moins par exemple que celui d'Armida, qui déploie beaucoup plus de coloratures – constitue un défi supplémentaire, car il faut immédiatement le cerner. Et il y a évidemment Lascia ch'io panga. Je n'ai chanté qu'une seule fois cet air, et c'était il y a très très longtemps, tout au début de ma carrière – j'avais 18 ans, autant dire que je ne l'ai jamais vraiment chanté. Comme souvent, c'est sa simplicité même qui pose problème : vous êtes sensé exprimer un sentiment qui est complètement à nu. »

Händel, un baume pour la voix

Évoquant Händel, ce n'est pas la pyrotechnicienne qui prend la parole, mais la musicienne amoureuse des belles lignes vocales : « Händel donne l'impression d'être littéralement amoureux de ses chanteurs, de ses voix, et l'on sent qu'il s'appliquait à leur plaire, en dépit des conflits que l'on connaît. On dit souvent que chanter Händel est un baume pour la voix, et c'est une vérité absolue. Toutefois, l'écriture est si géniale et pure qu'il faut rester absolument concentré et intelligent quand on la chante. Händel demande qu'on exprime les sentiments avec une précision musicale, une justesse absolues. »

Une petite semaine plus tard, dans le cadre des Grandes Voix en compagnie de l'Orchestre de chambre de Paris placé sous la direction de Douglas Boyd, son récital consacré à Mozart, Hasse ou Rossini lui permettra assurément de mettre à genoux ses admirateurs grâce au feu d'artifice attendu. Quand on lui demande si elle n'est pas lassée de cette quasi-obligation de réaliser l'exploit vocal, Julia Lezhneva montre une résignation amusée : « Cela ne m'ennuie pas du tout. En général, quand je chante un rôle entier dans un opéra, il n'y a pas seulement des airs à la virtuosité folle, je peux défendre bien d'autres aspects musicaux. Dans mes récitals, effectivement, il arrive souvent qu'un air à vocalises fasse prenne le pas sur le reste du programme. Mais je comprends tout à fait la réaction du public et pour être honnête, j'étais un peu comme cela quand j'étais jeune... Je me souviens de concerts pendant lesquels les coloratures – quand elles étaient parfaitement exécutées, bien sûr – me fascinaient littéralement. Il y a dans les vocalises quelque chose qui vous apporte une adrénaline que vous ne ressentez naturellement pas tous les jours, et cette adrénaline vous procure une énergie incroyable pour affronter ensuite la vie quotidienne. »

Avec Come scoglio de Fiordiligi, ou le fameux rondo Tanti affetti que chante Elena dans La Donna del lago, on imagine déjà les clameurs du public... Mais qu'il se garde bien d'oublier le pathétisme sensible et poignant d'Assisa a pie d'une salce de Desdemona dans l'Otello rossinien (qu'elle aborde d'ailleurs en version de concert au Liceu de Barcelone les 3 et 6 février), dans lequel ses pianissimi célestes feront certainement merveille.

La nouvelle Cecilia Bartoli

Les airs cités ci-dessous ont connu, ces dernières années, une interprète d'exception en la personne de la grande Cecilia Bartoli. Or, tant le répertoire abordé par Julia Lezhneva que l'aisance technique (notamment la vocalisation rapide) ont inévitablement conduit à une comparaison avec la diva romaine. Un tel parallèle pourrait s'avérer paralysant ou agaçant. Rien de tel ici : « C'est un grand honneur ! Elle a été et reste, notamment, la plus grande chanteuse à avoir abordé le répertoire baroque et révélé de nombreuses partitions. Sans elle, sans ses découvertes et ses enregistrements, que j'ai écoutés lorsque j'étais une petite fille, je n'aurais peut-être pas embrassé la carrière qui est la mienne, ou en tout cas, je n'aurais peut-être pas appréhendé ma formation aussi sérieusement. Son art m'a beaucoup inspirée. »

Comme ce fut le cas pour Cecilia Bartoli, la longueur stupéfiante de la voix a pu susciter maintes interrogations sur sa tessiture réelle : « Je suis vraiment une soprano, mon registre grave ne possède pas une chaleur suffisante pour les parties de mezzo. Mais on ne sait jamais comment la voix va évoluer. Je me rends compte maintenant que, durant mon éducation musicale, je ne me suis jamais vraiment posé cette question – ce qui a pu engendrer des malentendus. Ce qui comptait vraiment, c'était de savoir avec précision quel répertoire me convenait le mieux, quelle musique je pouvais aborder. » Julia Lezhneva n'a jamais caché ses inspirations et ses admirations, les évoquant avec modestie. Et c'est avec la même humilité qu’elle se présente devant une partition, sans se préoccuper d'effets de manche, avec une tenue musicale irréprochable jusque dans les paroxysmes les plus débridés. On en aura la démonstration en ce mois de février.

Yutha Tep

8 questions

1 > Quel est votre bruit préféré ?

D'abord, le murmure du vent dans les bois avec les oiseaux, les feuilles.

2 > Quel est votre compositeur préféré ?

Il y en a tant ! Mais quand j'éprouve un besoin de musique, c'est Bach.

3 > Celui dont vous pensez qu'il n'est pas reconnu à sa juste valeur ?

Peut-être Dmitri Bortnianski parmi les Russes.

4 > Quelle est l'œuvre que vous emporteriez sur une île déserte ?

Idem, il y en a tant. Mais peut-être la Passion selon Saint Matthieu.

5 > Celle que vous auriez voulu créer ?

Une partition de Bach ! Avant tout, ses oratorios sacrés.

6 > Quelle profession auriez-vous épousée si vous n'étiez pas devenue chanteuse ?

Je dirais médecin.

7 > Votre livre de chevet ?

Un recueil de poésie de Pouchkine !

8 > Où peut-on vous rencontrer si vous n'êtes pas sur scène ?

Dans un musée – si j'ai le temps.

Nos 3 CDs coups de cœur

Georg Friedrich Händel

Airs d’oratorios & d’opéras

Il Giardino Armonico, Giovanni Antonini (direction)

1 CD Decca-Universal

Antonio Vivaldi

L’Oracolo in Messenia

Europa Galante, Fabio Biondi (direction)

3 CD Erato-Warner

Gioachino Rossini

Petite messe solennelle

Accentus, Orchestre de chambre de Paris, Ottavio Dantone (direction)

1 CD Naïve

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SEPTEMBRE - OCTOBRE 2017

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