SYMPHONIQUE

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Igor Stravinski

Petrouchka

Au même titre que Debussy et Schönberg, Igor Stravinski a ouvert des voies nouvelles à la musique du xxe siècle.

AFFIRMANT POUR LA PREMIÈRE FOIS LA PUISSANTE ORIGINALITÉ DE SON AUTEUR, CETTE ŒUVRE HAUTE EN COULEUR INVENTE L’ÉQUIVALENT SONORE DU FAUVISME.

La renommée de Stravinski repose sur les trois grandes symphonies chorégraphiques qu’il composa au début de sa carrière pour les Ballets russes de Serge Diaghilev : L’Oiseau de Feu, Petrouchka et Le Sacre du Printemps. Auparavant, rien ne permettait de prévoir l’originalité de ces pages qui allaient installer le jeune compositeur russe au premier rang de la scène musicale. Son père, célèbre chanteur des théâtres impériaux, était si peu convaincu par les premières compositions du jeune homme, qu’il l’obligea à faire son droit. Il avait commencé à étudier l’écriture musicale à titre privé, avec Akimenko, puis auprès de Rimski-Korsakov (il n’entra jamais au Conservatoire). À l’occasion du mariage de la fille de ce dernier, il composa une fantaisie pour orchestre, Feu d’artifice, dont l’originalité et la brillante écriture (fortement influencée par l’École française) enthousiasmèrent Diaghilev. La lenteur d’Anatole Liadov à terminer L’Oiseau de feu, ballet inspiré d’une légende russe commandé par Diaghilev, poussa celui-ci à se tourner vers le jeune auteur de Feu d’artifice. Stravinski interrompit la composition de l’opéra entrepris sous la férule de Rimski-Korsakov (Le Chant du Rossignol) et composa très vite le ballet demandé par Diaghilev. Avec la création de L’Oiseau de Feu par les Ballets russes, le 25 juin 1910 à Paris, Stravinski, qui venait juste de fêter ses 28 ans, devint célèbre. La commande suivante de Diaghilev, Petrouchka, allait aboutir à une œuvre encore plus audacieuses et originale. 

En mars 1910, le jeune musicien avait eu la vision de jeunes vierges en train de danser lors de rites préparatoires à une cérémonie païenne : il avait alors décidé de composer pour Diaghilev une œuvre basée sur les rites tribaux et les sacrifices païens. Conscient que ce projet serait un travail long et difficile, il décida d’écrire au préalable quelque chose de plus immédiatement gratifiant : une pièce de concert pour piano et orchestre, qu’il commença dans son petit studio sous les toits, en Suisse. Lorsque Diaghilev et Nijinski lui rendirent visite en septembre 1910, il leur expliqua que derrière ce « concertstück » se dissimulait un programme : le piano incarnait une marionnette devenue un être animé, poussant l’orchestre à bout par ses acrobaties et ses arpèges diaboliques. Ce dernier ripostait par des fanfares menaçantes. Au terme d’un gigantesque climax, la marionnette s’effondrait et rendait l’âme. Stravinski avait intitulé ce morceau « Petrouchka », version russe de l’éternel Polichinelle, pitoyable héros de toutes les foires du monde. Percevant les potentialités chorégraphiques de la partition, Diaghilev persuada l’auteur de la développer et d’en faire un ballet. Le concertstück esquissé devint le second tableau : le chagrin de Petrouchka. 

Une « foire sonore » truculente et criarde

La connaissance de l’action est essentielle à l’appréciation de cette partition extrêmement visuelle, les péripéties de l’histoire donnant lieu à une traduction musicale littérale, au moyen de géniales onomatopées sonores. L’action se déroule à Saint-Pétersbourg sur la place de l’Amirauté dans les années 1830. L’œuvre s’ouvre sur un extraordinaire collage musical campant une truculente scène russe : les réjouissances de la semaine grasse. Thèmes populaires ou chansons des faubourgs (« Elle avait une jambe de bois ») se superposent en un imbroglio de sonorités répétitives, créant une impression de piétinement et de rumeur de la foule, avec en arrière-plan la célèbre imitation des timbres de l’orgue de barbarie aux clarinettes. Le décor étant ainsi posé, l’action peut se dérouler. Dans un petit théâtre, un vieux Charlatan, à l’aspect oriental et inquiétant, produit devant le public ébahi des poupées animées (Petrouchka, la Ballerine et le Maure), qui exécutent une danse effrénée. La magie du Charlatan les a pourvues de sentiments et de passions humaines. Petrouchka en est doté plus que les autres, et il ressent avec intensité les circonstances de la vie : sa laideur et son aspect ridicule, son état d’esclavage au service du Charlatan, la cruauté de ce dernier et sa solitude. Il cherche à se consoler par l’amour qu’il porte à la Ballerine et croit naïvement parvenir à ses fins. En réalité, la péronnelle, effarouchée par ses manières bizarres, le fuit et n’a d’yeux que pour le Maure. Celui-ci est aussi beau et vigoureux qu’il est bête et méchant. La Ballerine tâche de le captiver par ses câlineries. Au moment de la scène d’amour (Tableau 3 : « Dans la chambre du Maure »), Petrouchka, fou de jalousie, fait irruption, mais le Maure a tôt fait de la ramener à la raison en le jetant dehors. Le quatrième tableau (« Fête populaire et mort de Petrouchka ») exploite toutes les potentialités d’horreur fantastique d’une kermesse populaire, scène ambivalente par nature (voir certaines toiles de Chagall…). Elle nous ramène au décor du premier tableau. La fête de la semaine grasse est à son comble. Des nourrices dansent avec des cochers (chanson russe « le long de la Peterskaïa » au hautbois et rengaine populaire « Akh vi seni » aux bois et cordes puis à la trompette), arrive un Montreur d’ours avec sa bête, Gitans, Cochers et Masques se succèdent dans un tourbillon endiablé ; le retour du thème de la Peterskaïa marque le sommet de réjouissances, l’orchestre ayant peu à peu gagné en puissance et en effectif. Soudain, des cris proviennent du petit théâtre : la rivalité des deux soupirants de la Ballerine a pris un tour tragique. Petrouchka surgit, poursuivi par le Maure qui l’abat d’un coup de cimeterre. Le malheureux meurt sur la neige, entouré de la foule en liesse. Le Charlatan, qu’un policier s’en est allé quérir, rassure tout le monde : sous ses mains, Petrouchka redevient une poupée et les badauds peuvent constater que sa tête est en bois et son corps rempli de son. La foule se disperse. Mais la rumeur des cordes en sourdine est bientôt interrompue par le thème du Polichinelle à la trompette, plus strident que jamais : le spectre de Petrouchka apparaît au-dessus du théâtre, menaçant et faisant des grimaces au vieux Charlatan pétrifié de terreur… 

Si L’Oiseau de Feu était encore tributaire de Rimski-Korsakov et avec son chromatisme exacerbé, de Wagner, Petrouchka marque un tournant décisif : c’est la première œuvre de totale maturité de son auteur. Cette symphonie chorégraphique parle un langage neuf, incisif et en totale rupture avec le post-romantisme. Elle accueille en effet des superpositions d’accords ou de mouvements mélodiques appartenant à des tonalités différentes (bitonalité), des effets d’instrumentation acides et stridents visant souvent au grotesque et des rythmes incisifs avec de fréquents changements de mesure, tous procédés contribuant au caractère tranchant, criard et bariolé de couleurs vives, d’une partition à première vue opposée à l’impressionnisme de Debussy. Cependant, Stravinski utilise les sons dans le même esprit que son contemporain français. Il vise lui aussi à stimuler les sens de l’auditeur plus que son entendement, et son usage de la couleur (harmonique et orchestrale) n’est pas moins impressionniste, même si elle cultive la recherche d’une sorte de barbarie sonore aux antipodes de l’hyper-sophistication de Debussy. Ce dernier en eut parfaite conscience, et ne tarit pas d’éloges sur la débauche de sonorités à la fois « fauves » et « impressionnistes » de Petrouchka.

Michel Fleury

REPÈRES : 

1882 : naît à Oranienbaum en Russie le 17 juin

1901 : études de Droit

1903-1907 : études de composition à titre privé auprès de Rimski-Korsakov

1909 : Scherzo fantastique, Feu d’artifice

1910 : L’Oiseau de Feu

1911 : Petrouchka

1912 : Le Sacre du Printemps

1914 : Le Chant du Rossignol, Histoire du soldat

1917 : Les Noces

1927 : Oedipus Rex 

1928 : Apollon musagète

1929 : Capriccio pour piano et orchestre

1930 : Symphonie de Psaumes

1947 : révise Petrouchka pour un orchestre de taille normale 

1971 : meurt à New York le 6 avril

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DÉCEMBRE 2017

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