Dossiers - XXe siècle

Wolfgang Rihm Poète prolixe

Wolfgang Rihm
Wolfgang Rihm est l’auteur d’un catalogue d’oeuvres colossales abordant tous les genres musicaux.
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Le festival présences de Radio France rend cette année hommage à l’un des géants de la création musicale, l’allemand Wolfgang Rihm. Véritable gageure quand on sait que Rihm est l’un des compositeurs les plus prolifiques de l’histoire musicale.

On déplore régulièrement le manque de fécondité marquant la création musicale, jusqu’à comparer – défavorablement, bien sûr – les catalogues des compositeurs vivants à ceux des grands maîtres des siècles passés. Or, et l’Allemagne s’en est assurément fait une spécialité, nombre de figures peuvent se targuer d’une production prolifique et, à l’image de certains de ses maîtres, Karlheinz Stockhausen et Klaus Huber, ou du regretté Hans Werner Henze, Wolfgang Rihm est l’auteur d’une production quantitativement vertigineuse. On compte à son actif plusieurs centaines d’œuvres abordant tous les genres et tous les effectifs instrumentaux ou vocaux et l’on imagine sans peine les difficultés auxquelles le Festival Présences a dû se heurter pour brosser son portrait en quelques concerts. Il est impossible d’aborder de façon exhaustive un geste créateur qui refuse tout cloisonnement et tout systématisme. De même, il a sans doute été ardu d’arracher quelques propos à un musicien rechignant régulièrement à parler de sa musique, préférant inciter l’auditeur à écouter ses œuvres plutôt que d’en lire des présentations de nature musicologique. On se souvient d’un programme de salle fort drôle, dans le cadre du Festival d’Automne 2003, dans lequel Rihm ne mâchait guère ses mots : « Un compositeur qui « dit » quelque chose sur sa musique en employant des mots est dans le meilleur des cas un charmant idiot, dans le pire un imposteur ». Et de livrer tout de même un texte confondant de virtuosité sur les partitions alors abordées, dont Blick auf Kolchis(donné le 13 février par l’Ensemble Court-Circuit).

Poétique protéiforme

Né en 1952 à Karlsruhe, Wolfgang Rihm part à Cologne en 1972 suivre l’enseignement de Stockhausen (il avoue lui-même avoir éprouvé quelques difficultés face à une personnalité aussi singulière) puis à Fribourg-am-Brisgau pour étudier notamment auprès de Klaus Huber, sans oublier un passage à Darmstadt. Très vite, il prend une relative distance vis-à-vis d’un avant-gardisme trop corseté, revendiquant le droit à l’expressivité (sa musique possède une énergie vitale viscérale), au point qu’on lui attribue trop hâtivement un certain attachement à la Nouvelle Simplicité, à son grand damn. Très vite il retourne à Karlsruhe : tel Bach à Leipzig, Rihm fait de sa ville natale l’épicentre de son activité créatrice, enseignant rapidement à la Musikhochschule de Karlsruhe.

Sa musique est à l’image de sa culture phénoménale : protéiforme, d’une épaisseur historique impressionnante. Wolfgang Rihm puise largement dans les arts plastiques, la photographie, le cinéma ou, surtout, la littérature et la philosophie. Ces dernières constituent le socle poétique sur lequel s’appuie l’édifice scénique de Rihm : Georg Büchner pour Jakob Lenz (son opéra le plus connue, devenu un classique depuis sa création en 1979 et que l’on reverra par exemple au Festival d’Aix-en-Provence), aussi Sophocle que Friedrich Nietzsche ou Heiner Müller pour Oedipus (1987), le français Antonin Artaud pour Die Eroberung von Mexico (1991) et, plus récemment, Nietzsche pour Dionysos (2009). Cette dimension théâtrale constitue en soi une profession de foi, Rihm passant outre les polémiques qui ont fait rage au sujet de l’opéra, genre dont d’aucuns ont stigmatisé le passéisme et les implications sociales. Elle manque certes à l’hommage que Présences rend à Wolfgang Rihm mais on pourra cependant entendre plusieurs partitions fondamentales ainsi que des commandes passées par Radio France.

Tradition et liberté

Comme pour l’opéra, Wolfgang Rihm n’a nullement hésité à écrire concertos et symphonies, quitte à prendre parfois le contrepied de ce que l’on attendrait de lui. Ainsi, du Concerto pour piano n° 2 (20 février, avec l’Orchestre National de France) : dédiée à Tzimon Barto, qui sera le soliste du 20 février, cette partition exploite surtout les demi-teintes d’un pianiste comptant pourtant parmi les colosses de l’instrument. Quel autre compositeur vivant aurait accepté, comme lui, de répondre avec les quatre mouvements de la Symphonie « Nähe fern » aux quatre symphonies de Brahms (Festival de Lucerne en 2012) ? Il doit sans doute à son passé de petit chanteur du chœur d’oratorio de Karlsruhe, son affection pour les partitions sacrées (on entendra son De profundis le 15 février et sa Missa brevis le 17) et, plus largement, pour la musique vocale – sa production dans ce domaine est l’une des plus considérables de notre époque. Car Rihm n’est guère un partisan de la tabula rasa et s’inscrit dans la volonté de filiation revendiquée en son par un Arnold Schönberg (un compositeur cher à son cœur, mais qui prend place dans un panthéon personnel étourdissant de diversité et comprenant pêle-mêle Debussy, Elgar, Monteverdi). Il est tentant de dresser de nouveau un parallèle avec Bach, s’agissant d’un musicien qui semble ne jamais être plus libre que lorsqu’il se confronte à la tradition.

Yutha Tep