Dossiers - Romantique

Camille Saint-Saëns Samson et Dalila

Camille Saint-Saëns
L’un des plus influents compositeurs de son temps, Camille Saint-Saëns laissa une œuvre très importante, dont douze opéras demeurant peu joués.
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Il faudra dix ans à Saint-Saëns pour composer son opéra Samson et Dalila, et encore quinze ans, après sa création allemande à Weimar en 1877, pour que l’œuvre soit donnée sur la scène de l’Opéra de Paris. Maints obstacles se sont dressés sur la route du compositeur, qui signe pourtant là son chef-d’œuvre dans le genre de l’opéra.

En 1867, lorsqu’il commence à travailler sur Samson et Dalila, Saint-Saëns songe d’abord à en faire un oratorio, les œuvres avec orchestre et chœurs étant alors particulièrement prisées des concerts parisiens. Mais lorsqu’il propose au jeune Ferdinand Lemaire (parent par alliance et poète amateur) de rédiger le livret, celui-ci le convainc de se tourner vers un autre genre : « Je lui demandai de travailler avec moi pour un oratorio sur le sujet biblique. Un oratorio, me dit-il, non ! Faisons un opéra ! », raconte Saint-Saëns. Tirée du Livre des Juges (XVI, 4-30), l’histoire de Samson et Dalila inspire alors au compositeur un « opéra biblique » au style très personnel, où les genres se mêlent étroitement et où s’efface la frontière entre profane et religieux. L’importance du chœur, inhabituelle dans un opéra, rappelle à ce titre le projet initial d’écrire un oratorio. Symbolisant le peuple opprimé ou la foule victorieuse, traité en style fugué (acte I) ou caché dans les coulisses (acte III), il apporte un effet dramatique supplémentaire à l’œuvre. À travers une orchestration riche et colorée, Saint-Saëns (qui voyagera à plusieurs reprises en Égypte et surtout en Algérie) cède également à la mode de l’orientalisme. Avec parcimonie toutefois, il place dans son opéra quelques touches orientalisantes, d’abord dans la Danse des prêtresses de Dagon de l’acte I (avec tambour de basque, triangle et cordes pincées de harpe), mais plus encore dans la fameuse Bacchanale de l’acte III (solo de hautbois non mesuré sur une mélodie ornée, emploi d’intervalles « arabisants » comme la seconde augmentée, couleur orientale donnée par les percussions (timbales, castagnettes) et importance des vents).

Une genèse difficile

En réalité, il semble que Saint-Saëns et Lemaire aient commencé à travailler sur un projet d’oratorio dès 1859 (en témoignent des lettres échangées à ce sujet et un premier manuscrit intitulé Dalila datant du 26 septembre 1859). Pourtant, ce projet reste apparemment sans suite jusqu’en 1867, lorsque Saint-Saëns reprend la composition cette fois d’un opéra. Très vite, quelques extraits sont donnés en audition privée. Mais devant le peu d’enthousiasme de l’auditoire et les réticences du milieu musical, le compositeur abandonne une première fois, découragé : « Quand je parlais de ce projet devant des gens de théâtre, il fallait voir comment il était reçu ! On déclarait un sujet biblique impossible à la scène ». En 1870, à Weimar, Saint-Saëns rencontre Franz Liszt et lui parle de son opéra. Sans même en entendre un extrait, Liszt lui accorde son soutien : « Je n’ai pas besoin d’entendre ce que vous avez fait, finissez votre ouvrage et je le ferai représenter », rapportera plus tard Saint-Saëns qui ajoute que, « sans Liszt, Samson n’existerait pas ». La guerre de 1870 interrompt à nouveau son travail, et le compositeur reprend en 1873 l’écriture de l’œuvre, qu’il termine enfin en 1877.

Samson et Dalila est créé avec succès à Weimar (comme promis par Liszt) le 2 décembre 1877, dans une version en allemand. Puis l’opéra est joué à Bruxelles en 1878 (en version oratorio), et repris dans sa version scénique à Hambourg en 1882, avant d’être enfin donné en France… mais pas à l’Opéra de Paris ! L’œuvre triomphe d’abord au Théâtre des Arts de Rouen le 3 mars 1890 : « L’accueil qui a été fait à cette œuvre maîtresse a été enthousiaste et chaleureux : emporté par le souffle puissant qui règne d’un bout à l’autre de cette admirable partition, le public d’élite qui assistait à cette représentation a salué d’ovations prolongées cette production musicale, qui peut compter au nombre des plus belles » (Journal de Rouen du 4 mars 1890). Saint-Saëns n’assistera pas à ce triomphe, la mort de sa mère survenue le 19 décembre 1888 l’ayant plongé dans une profonde dépression. Le 31 octobre 1890, l’opéra est joué à Paris au Théâtre lyrique de l’Eden, et ce n’est que le 23 novembre 1892 qu’il est enfin donné à l’Opéra de Paris, où il connaît un succès qui ne se démentira pas (seulement cinq ans plus tard, on fêtera déjà la 100e représentation).

Méfiance et polémiques

Plusieurs raisons peuvent expliquer l’arrivée tardive de Samson et Dalila sur la scène de l’Opéra de Paris. La première étant la personnalité même du compositeur. D’une part, Saint-Saëns étant déjà un concertiste et compositeur d’œuvres symphoniques réputé, on se méfie de sa soif d’opéra : « Pianiste, symphoniste, organiste, compositeur d’œuvres religieuses, j’étais considéré comme impossible au théâtre », déclare-t-il. D’autre part, les positions affichées de Saint-Saëns dans le milieu musical ne lui valent pas que des amitiés : créateur de la Société Nationale de Musique où il défend les œuvres de ses amis français, il affiche également son admiration pour Wagner et sa sympathie pour Liszt. On le qualifie dans le milieu de « wagnérien acharné » et même de « germain jusque dans la moelle », ce qui, à une époque où les relations franco-allemandes sont pour le moins tendues, est lourd de sens. Saint-Saëns intègre d’ailleurs dans son opéra certaines innovations musicales directement inspirées de Wagner : déclamation continue (abandon du découpage traditionnel en « numéros » types airs, récitatifs, duos…), emploi de motifs récurrents (leitmotiv), mélodies confiées à l’orchestre qui sort de son rôle d’accompagnement, orchestration colorée avec intervention d’instruments en solo… Mais la véritable explication de la méfiance conçue à l’égard de Samson et Dalila est certainement l’opéra lui-même, dont le genre ambigu et hybride « opéra biblique » met mal à l’aise. Sans parler du personnage sulfureux de Dalila. Dans son opéra, Saint-Saëns lui donne beaucoup plus d’importance que dans la Bible. Prêtresse de Dagon, elle trahit Samson non pas pour l’argent qu’elle refuse (contrairement à l’histoire originale) mais par vengeance : vengeance pour les Philistins vaincus, et vengeance pour son orgueil bafoué par un héros qui la trompe par trois fois et refuse de lui révéler le secret de sa force. Sous la plume du compositeur, Dalila devient donc une femme fatale, libre et forte, incarnée par une puissante voix de contralto (à l’origine celle de Pauline Viardot pour qui le rôle était destiné). La société de l’époque voit en elle le danger, symbole du mal et de la tentation, et l’odeur de soufre qui émane de cet opéra lui vaudra le refus de Paris. Du moins jusqu’à ce que Samson et Dalila triomphe à l’étranger et en province, et que s’imposent enfin sur scène, et dans l’art en général, des héroïnes plus sulfureuses (Hérodiade, Salomé…).

Face aux obstacles qui se sont dressés devant lui, Saint-Saëns aura malgré tout affiché un optimisme prémonitoire. En 1882, il écrit à propos de son opéra : « Enfin je suis plus que jamais convaincu que c’est une œuvre qui vivra et saura attendre le jour où elle rencontrera la véritable incarnation. Ce jour-là on verra un de ces triomphes qui comptent dans l’histoire de l’art ». Il avait vu juste alors, de même lorsqu’il déclara en 1891 : « Je crois du reste que Dalila restera mon œuvre maîtresse ». En effet, sur une dizaine d’ouvrages lyriques composés par Saint-Saëns, Samson et Dalila est incontestablement le plus célèbre et surtout, l’un des opéras français les plus joués au monde après Carmen et Faust.

Floriane Goubault

REPÈRES

  • 9 octobre 1835

    naissance à Paris
  • 1863

    Introduction et Rondo capriccioso pour violon et orchestre
  • 1867

    commence la composition de Samson et Dalila
  • 1869

    Le Rouet d’Omphale
  • 1871

    création de la Société Nationale de Musique
  • 1874

    Danse macabre
  • 1877

    création de Samson et Dalila à Weimar
  • 1886

    Le Carnaval des animaux
  • 1892

    première représentation de Samson et Dalila à l’Opéra de paris
  • 1896

    Concerto pour piano n° 5 « égyptien »
  • 16 décembre 1921

    mort à Alger