Dossiers - Musique ancienne

John Gay The Beggar's opera

John Gay
Né en 1685, John Gay s’est fait connaître pour le livret de The Beggar’s opera.
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Critique à peine voilée des mœurs politiques de l’époque, The Beggar’s Opera est considéré comme le premier exemple de ballad opera. Face à l’opéra italien régnant en maître sur les scènes londoniennes, John Gay oppose une forme typiquement anglaise de drame musical qui connaîtra un immense succès populaire.

Après la mort de Purcell en 1695, l’Angleterre, alors dépourvue de grands compositeurs nationaux, se laisse progressivement envahir par la musique italienne. Avec l’arrivée de Händel (1712) et les débuts de la Royal Academy of Music (1720), l’opéra italien se place bientôt en tête d’affiche des théâtres londoniens. Mais le public anglais se lasse rapidement du style fleuri et exubérant des musiciens latins. John Gay, poète et dramaturge, propose alors une œuvre d’un style nouveau : avec The Beggar’s Opera (L’Opéra des gueux), il crée le genre du ballad opera, dans lequel les dialogues parlés alternent avec des chansons composées sur des mélodies traditionnelles connues du public. Cette forme, mêlant dialogues et airs populaires, trouve son pendant en France où naît à la même époque l’opéra-comique sur les scènes des Foires Saint-Germain et Saint-Laurent.

En Angleterre, la musique accompagnait déjà largement les pièces de théâtres (on se souvient des nombreuses musiques de scène de Purcell). Mais elle était alors spécifiquement composée pour l’occasion, et les airs uniquement interprétés par des acteurs spécialisés dans l’art lyrique. Dans The Beggar’s Opera, tous les acteurs chantent quelles que soient leurs capacités vocales, et les mélodies sont des airs déjà existants, connus de tous, dont on attribue les arrangements à Johann Christoph Pepusch (compositeur allemand installé à Londres depuis le début du siècle). Sur les 69 airs (rarement séparés par plus d’une page de dialogue), 51 sont issus de mélodies traditionnelles (ballades anglaises ou mélodies irlandaises, écossaises et françaises), tandis que les 18 autres sont tirés de compositeurs tels que Purcell ou même… Händel ! Par exemple, la chanson Let us take the Road au début de l’acte II reprend l’air de la marche extraite de l’acte III de Rinaldo.

Une œuvre satirique

The Beggar’s Opera est également original par son argument satirique, visant entre autres le premier ministre de l’époque, Sir Robert Walpole. Figures mythologiques et personnages historiques sont écartés de l’intrigue au profit des voleurs, bandits et prostituées, baignant dans la corruption. L’histoire débute avec Peachum, le puissant dirigeant d’une association de bandits de grand chemin, dont il exploite les gains. Une fois que ses associés se révèlent inutiles, Peachum les dénonce en échange de la récompense promise par les autorités. Lorsqu’il apprend que sa fille, Polly, s’est secrètement mariée avec le capitaine Macheath, l’un de ses meilleurs brigands, Peachum craint que ce dernier n’ait en réalité des vues sur la fortune familiale et s’arrange pour le faire arrêter. L’exaltation ironique du crime et la peinture de personnages de basse vie font assurément la force et la popularité de l’opéra : « Au lieu des héros de carton de l’Antiquité, Gay offrait de réels Londoniens très modernes ; au lieu des nobles sentiments, tous les crimes de l’annuaire. » (Roger Fiske, English Theatre Music in the Eighteenth Century).

Mais The Beggar’s opera ne se moque pas seulement du pouvoir politique. Dans le prologue, le gueux (qui se présente comme l’auteur de l’opéra) et son comparse, le joueur, annoncent au public une pièce selon les conventions de l’opéra de l’époque, à savoir l’opéra italien. En réalité, c’est une satire à peine voilée du monde de l’opera seria. La rivalité entre les deux femmes, Polly et Lucy, rappelle celle des deux divas de l’époque, Francesca Cuzzoni et Faustina Bordoni (qui en vinrent même aux mains sur scène lors d’une représentation en 1727 !). Lorsque le gueux déclare avoir « observé une si belle impartialité envers nos deux dames [Lucy et Polly] qu’il est impossible pour aucune des deux de se sentir offensée », il fait ouvertement référence aux opéras de Händel, Alessandro (1726) et Admeto (1727), dans lesquels le compositeur prit soin de ménager des parties égales aux deux cantatrices. La fin de The Beggar’s Opera est également une caricature des conclusions heureuses (le lieto fine) mais souvent improbables de l’opera seria : tandis que Macheath est sur le point d’être pendu, le joueur se révolte contre cette fin tragique, arguant qu’« un opéra doit finir joyeusement ». Le gueux suspend alors l’exécution et admet que « dans ce genre de drame, peu importe si les choses sont provoquées de manière absurdes ». Macheath est finalement gracié et annonce publiquement son union avec Polly.

Néanmoins, il ne faut pas voir dans The Beggar’s Opera une attaque particulièrement virulente de l’opéra italien, mais plutôt une parodie gentiment moqueuse. Toutes ses chansons ne sont pas satiriques et John Gay n’est pas foncièrement hostile au genre de l’opera seria. Ni même à Händel d’ailleurs, pour lequel il a écrit quelques années plus tôt le livret de Acis and Galatea (1718).

Réception et postérité

Après avoir essuyé le refus du théâtre de Drury Lane, John Gay fait représenter son opéra au théâtre Lincoln’s Inn Fields, le 29 janvier 1728. C’est un immense succès. En une demi-saison, l’œuvre est donnée 62 fois (à titre de comparaison, les opéras Siroe et Tolomeo de Händel, créés la même année, n’en totalisent que 25 à eux deux). L’engouement pour The Beggar’s Opera est tel que les illustrations représentant l’opéra fleurissent (celles de William Hogarth sont particulièrement connues), mais aussi les cartes à jouer et les figurines en porcelaine ! Dès lors, le genre du ballad opera connaît un essor considérable, bien que relativement fugace : environ 80 œuvres sont écrites en quelques années (entre 1728 et 1735 à peu près), mais bien peu sont restées dans le répertoire. On a parfois attribué à The Beggar’s Opera la faillite de la Royal Academy en 1728, ce qui est peu probable car la compagnie connaissait déjà de grandes difficultés financières (en partie à cause des cachets extravagants exigés par les chanteurs). Peut-être, en revanche, n’est-il pas étranger au tournant que prend la carrière d’Händel : confronté aux échecs successifs de ses opéras, faisant face à un public dont le goût a désormais changé, le compositeur délaisse peu à peu ce genre dramatique pour se tourner vers l’oratorio.

Après le succès de son opéra, John Gay entreprend d’en écrire la suite, Polly. Toujours sur des arrangements attribués à Pepusch, l’œuvre est censurée avant même sa première représentation : le personnage de Macheath, transformé en pirate antillais finissant sur la potence, est cette fois une attaque sans doute trop sévère à l’encontre de Walpole. Il faudra attendre 1777 avant de voir l’opéra enfin représenté. De son côté, The Beggar’s Opera sera joué chaque saison jusqu’à la fin du siècle, à Londres mais également dans plusieurs villes anglophones (Dublin, Edimbourg, Bristol…). Moins populaire au xixe siècle, il connaît un regain d’intérêt suite à la restauration de la partition réalisée par Frederic Austin et sa production au Lyric Theatre à Hammersmith en 1920. Réorchestré par Benjamin Britten en 1948, l’opéra sera même transposé au cinéma par Peter Brook en 1953, avec Laurence Olivier dans le rôle du capitaine Macheath. L’adaptation allemande Die Dreigroschenoper (L’Opéra de quat’sous), réalisée en 1928 par Bertolt Brecht sur une musique de Kurt Weill, connaîtra un succès aussi populaire que l’original.

 

Floriane Goubault